Des Français à Malte

de

La Minigazette n° 53 de novembre 2006

J'interromps la visite des villes et des villages pour vous parler de la France à Malte. Il y a, à Floriana, une Alliance Française qui fait un excellent travail de diffusion de la langue et de la culture française par des conférences, des cours, des films et des livres. Dans le passé, Malte a tissé quelques liens avec la France et je vous propose aujourd'hui d'en savoir un peu plus sur la présence des Français à Malte.

Au hasard de nos visites, à Malte, nous rencontrons quelques noms de lieu tels que Porte des Bombes, quartiers Fleur-de-Lys, quartier Sa Maison. On peut aussi entendre des Bongu (Bondjou = bonjour), bonswa (bonsoua = bonsoir), xarabank (char à bancs = autobus). Ces mots sont une trace laissée par la présence de quelques Français venus s'établir dans l'archipel pour différentes raisons.

Au XIème siècle, un noble Normand Tancrède de HAUTEVILLE et ses fils Roger et Guiscard, partent en Croisade. De retour de Palestine, ils continuent à guerroyer contre les Musulmans implantés dans le sud de l'Europe. Tancrède en délivre l'Italie du sud, Guiscard libère la Sicile, Roger s'occupe de Malte où les Arabes tenaient des garnisons et imposaient leur langue. C'était en 1090. La légende dit que la chemise blanche du Comte Roger, toute ensanglantée, inspira ses couleurs au drapeau national.

Les Normands gouvernent Malte jusqu'en 1194. Par le jeu des mariages et des alliances, ils sont suivis par les Souabes, puis par les Angevins. Et c'est alors Charles d'Anjou frère de Saint Louis, qui gouverne l'Italie du sud, la Sicile et Malte.

Le règne des Angevins commencé en 1266 se termine d'une façon dramatique par la Révolte dite des Vêpres Siciliennes, en 1282. C'est vers cette époque, que séjourne dans l'île le poète provençal Peire VIDAL qui y écrivit son charmant poème qui débute ainsi :

« Neus ni gels ni plueja ni fanh
No me tollon de port ni solatz » ...

« Neige, gel, pluie et boue
ne m'ôteront ma joie ni mon plaisir »...

C'était un bon vivant !

Grand Maître Villiers de l'ISLE ADAM Un grand saut jusqu'en 1530 pour accueillir avec l'amiral FALZON, le Grand Maître Villiers de l'ISLE ADAM. Evénement très important dans l'Histoire du pays. Ce Grand Maître né à Beauvais venait installer l'Ordre des Chevaliers de Saint Jean, chassé de Jérusalem et de Rhodes. Cet événement différenciait Malte des territoires de la Couronne d'Espagne dont elle faisait partie et le peuple maltais allait pendant 268 ans goûter aux joies d'un régime religieux-militaire-marin-hospitalier.

Sur les 27 Grands Maîtres qui ont régné ensuite à Malte, 11 sont Français.

En 1535, Didier de SAINT JALLE, natif de Toulouse est élu, mais il décède dans le mois qui suit.

Et en 1553, Claude de la SENGLE fortifie le pays, ajoute son nom à l'Isla, devenue Senglea. Son règne est assez prospère malgré les incursions de pirates et les catastrophes naturelles. Le peuple garde de lui un assez bon souvenir.

Jean PARISOT de la VALETTE En 1567, lui succède l'héroïque Jean PARISOT de la VALETTE, né au château de Labro (82). Après avoir passé quelques années sur les galères Ottomanes, il prend sa revanche pendant le grand siège de Malte. Par son intelligence et son courage, il galvanise ses Chevaliers et le peuple, pour desserrer l'étau mortel de l'ennemi. La Capitale Valletta porte son nom.

Puis La CASSIERE prend son commandement en 1572. Il supervise plusieurs belles et solides constructions dont la Cathédrale St Jean.

Elu en 1582, Hugues LOUBENS de VERDALLE, né à Caraman près de Toulouse, vit en prince de la Renaissance sans trop se soucier du peuple.

Alof de WIGNACOURT Un style différent pour Alof de WIGNACOURT élu en 1601. C'est un homme d'ordre et de discipline qui partage ses butins de guerre avec les Maltais et mène à bien des travaux d'adduction d'eau potable. Jusque-là, on utilisait puits et citerne, il était temps !

Et voilà celui que les Maltais moqueurs appelaient Paola, Antoine de PAULE qui commence son règne en 1623. C’est Antoine, dit Paola, qui construisit le palais actuellement occupé par le Président de la République. Il fonde le village de Paola, organise de son mieux le ravitaillement du pays mais impose de trop lourdes taxes et confisque les biens de quelques grandes familles. Son règne fut globalement prospère mais les Maltais n'ont pas apprécié les moyens utilisés pour y parvenir.

En 1636 arrive un nouveau Grand Maître de Manosque, Paul LASCARIS de CASTELLAR. C'est lui qui fait construire le lazaret où on isole obligatoirement les voyageurs, dès leur arrivée, pour éviter les terribles épidémies qui ont fait tant de ravages. Ce Grand Maître est le premier à organiser une émigration aux Antilles. Il achète trois petites îles à Louis XV et y installe des colons maltais. Mais après un court temps d'euphorie, ceux-ci ont le mal du pays et demandent à être rapatriés. Ils plient alors  bagages et apportent en Europe une jolie plante aux grosses fleurs rouges, baptisée poinsetia du nom du Chevalier de POINSET qui accompagne les colons. Les trois îles sont ensuite revendues à la Compagnie des Indes Orientales.

En 1660, un homme, réputé pour sa piété, prend le commandement, c'est Annet de CLERMONT de CHATTES GESSON. Un nom long, mais un règne très court, à peine  quelques mois.

L’année 1690 voit l'élection d'Adrien de WIGNACOURT, neveu d'Alof. Il construit un grand arsenal, relève les ruines de la Cathédrale de Mdina après un terrible séisme et à la bonne idée, de créer, enfin, une fondation pour les veuves et les orphelins.

Emmanuel de ROHAN POLDUC Le dernier des Grands Maîtres français, avant-dernier de l'Ordre à régner à Malte, est élu en 1775. Emmanuel de ROHAN POLDUC assainit les finances qui en avaient grand besoin, fonde la Chambre de Commerce et institue un Code Civil. Il gagne la sympathie du peuple et est le seul à pratiquer la langue maltaise. C’est pour cela que sa vie privée un peu dérangeante, lui est pardonnée.

Et voici les ingénieurs militaires français, élèves de VAUBAN : René Jacob TIGNẺ, et Charles François MONDION. Tout au long du XVIIIème siècle, ils ont dessiné et réalisé bastions, remparts et citadelles. La presqu'île Manoël près de Sliema porte le nom du premier. Ils restaurent aussi la vieille capitale, la Cité Noble de Mdina, en lui gardant son cachet si particulier.

Pour fortifier Gozo, le Chevalier de CHAMBRAY donna son art et 40.000 de ses écus. Le fort qui domine MGARR, utilisé pour divers objectifs, est actuellement un hôpital psychiatrique, après avoir abrité un asile de lépreux.

Malte aime l’art et les artistes l'aiment. Le peintre attitré de l'Ordre. Antoine de FAVRAY, né à Bagnolet, y vécut 50 ans. Cet artiste fut d’abord directeur de l'Académie de France et de ce fait, fut au contact de toutes les familles importantes d’Europe dont la plupart avaient un ou plusieurs membres dans la Chevalerie. A Malte, il reçut plusieurs commandes de portraits : notables, scènes de la vie familiales, grandes dames, scènes religieuses. Sollicité de tous côtés, il trouvait le temps de soigner « nos seigneurs les Malades », car il avait reçu de Benoît XIV le titre et la fonction de Frère Servant. Il y a quelques années, quelques-uns de ses tableaux, dont les « Dames Maltaises », ont été exposés à Toulouse.

A la même époque, Louis DUCROS exerçait son talent à Malte et a laissé des œuvres très intéressantes qui nous éclairent sur la vie quotidienne de cette époque.

1798 : Bonaparte. l'Armée, La République s’installe, Adieu les Chevaliers !

Débarquement de Napoléon

Commence alors un autre grand tournant historique. A Malte, les jeunes Chevaliers français savaient ce qui se passait en France. Ils en informaient certaines élites du pays. On connaissait les nouveaux philosophes, les livres circulaient « sous le manteau », des loges franc-maçonnes s'implantaient. On espérait sincèrement que, Liberté, Egalité, Fraternité, secoueraient les poussières des vieux régimes.

Le Gouverneur VAUBOIS, mis en place par Bonaparte, ébaucha un gouvernement républicain. Il divisa Malte en districts, ôta certains droits au Clergé, fonda quinze écoles primaires laïques et même une Ecole Centrale.

Ces changements trop rapides, autoritaires, heurtent la sensibilité du peuple, qui entraînent  révolte, massacre, représailles. Les beaux projets tombent à l'eau !

Il en résultera une certaine rancœur envers les Français dont l'arrivée avait suscité tant d'espoirs. Il reste de cet épisode, une plaque de rue près de la Bibliothèque, Strada Egualianza, rue de l'Egalité. Il en reste aussi, l’évidence qu'un petit peuple uni peut changer son destin malgré la force de l'adversaire.

MALTE, en tant que carrefour et grâce à des installations portuaires attirantes, a reçu de très nombreuses visites d'étrangers et parmi eux, des Français. Ils venaient découvrir ce minuscule pays et écrivaient des comptes-rendus très précieux pour nous. Ainsi Nicholas de NICOLAYE écrit que le français se parle fréquemment à La Valette, Monsieur Du MONT (1699) trouve les Maltaises fort élégantes !!

Des commerçants sont venus installer leur négoce, tel EYNAUD qui vendait cierges et bougies, tué le jour de l'arrivée de Bonaparte.

Des enseignants comme ROSSIGNAUD.

Des diplomates comme DOUBLET, RANSIJAT.

Des musiciens comme ISOUARD, puis les BARTHET, CAMOIN, GUILLAUMIER, MORIN, OLIVIER, patronymes qui existent toujours dans l'archipel et que certains d'entre nous ont la surprise de trouver dans leur arbre généalogique.

La langue française parlée au XVIIème et XVIIIème siècles par l'élite en Europe était pratiquée à Malte dans les milieux intellectuels. La littérature française était connue et prisée. En 1552, déjà un Maltais possédait - chose exceptionnelle ! - un exemplaire du Roman de la Rose.

Le Bailli de TENCIN fonda la Bibliothèque nationale en 1763 et mit 10.000 de ses volumes à la disposition des usagers. De plus, il obtint de Louis XIV le double de tous les livres imprimés au royaume de France, ainsi que les œuvres les plus rares.

Le Chevalier de SAINT JAY offrit 2.147 livres et de nombreuses correspondances privées. L'une d'elles a été éditée dernièrement : Le Commerce des Oranges au XVIIIème siècle

Les traces que ces Français ont laissées à MALTE au fil du temps, sont bien inférieures aux influences Italienne et Anglaise.

Cependant, bien que moins perceptibles, elles font partie intégrante de l'Histoire et du Patrimoine maltais.

Carte Malte historique

Texte publié avec l'aimable autorisation d'Aurore VERIE


  1. Promenade à Xaghra, de Aurore VERIÉ
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