Les Italiens en Tunisie

de

article paru dans les Politique étrangère, N°5 - 1937 - 2e année, pp. 409-425.

L'Italie venait de naître, elle était à peine dégagée des luttes pour son unité, que déjà elle jetait des regards de convoitise sur la Tunisie. Dès 1871, en effet, prenant prétexte d'un incident entre un de ses ressortissants et le gouvernement beylical elle menaçait d'envoyer une escadre en rade de la Goulette. Il fallut une intervention de l'Angleterre et de la France pour arranger cette affaire, minime par elle-même, mais significative.

Le promontoire tunisien ne s'offrait-il pas comme le prolongement géographique de la botte italique, comme un exutoire naturel à la population excédentaire de la péninsule ? Les terres d'Afrique ne portaient-elles pas encore visible la marque de Rome à laquelle la jeune nation italienne prétendait rattacher sa généalogie ?

Du reste l'Italie occupait en fait dans la Régence une position importante qu'elle cherchait à développer hâtivement. La population italienne y était évaluée à 2.000 âmes en 1866 et à 10.000 en 1888, contre 700 Français à cette même date.

Un traité conclu le 8 septembre 1868 pour vingt-huit ans, entre le gouvernement royal et le gouvernement beylical, garantissait à l'Italie un certain nombre de privilèges : juridiction consulaire, écoles nationales, offices postaux nationaux. Les consuls italiens déployaient une grande activité et obtenaient pour leur pays des concessions économiques dont il suffit de citer le chemin de fer de la Goulette, à la Compagnie Rubattino.

Ce seul nom évoque les mille incidents qui ont marqué la rivalité franco- italienne en Tunisie de 1870, jusqu'au jour où la France, émue des visées italiennes, redoutant autant l'installation d'une grande nation sur les flancs de l'Algérie que l'anarchie qui régnait sur les confins algéro-tunisiens, résolut enfin d'intervenir et, en 1881, occupa militairement la Tunisie.

L'instauration du Protectorat, avec l'accord tacite des grandes puissances européennes, causa une immense déception dans la Péninsule et notre installation dans la Régence prit figure de conquête (diplomatique) sur l'Italie. Depuis lors, un sentiment d'irrédentisme n'a cessé d'agiter les cœurs italiens au sujet de la Tunisie, considérée comme une sorte d'Alsace-Lorraine coloniale.

Les conventions de 1896

Lorsque la France s'installa en Tunisie, celle-ci se trouvait liée envers l'Italie par le traité de 1868, traité dont nous nous étions portés garants dans les actes du Protectorat et qui avait été conclu pour vingt-huit ans. Ce n'est donc qu'en 1896 que purent être modifiées les relations italo-tunisiennes. Toutefois, dès 1884, les tribunaux français ayant été introduits en Tunisie, l'Italie avait consenti à renoncer en leur faveur à sa juridiction consulaire.

Les conventions conclues le 28 septembre 1896 entre la France et l'Italie furent précédées par une campagne diplomatique auprès des grandes puissances occidentales. Celles-ci avaient bien laissé instaurer le Protectorat tunisien, mais fallait-il encore qu'elles le reconnussent officiellement. Il convenait aussi que la France obtint un régime privilégié pour son commerce avec la Régence et, accessoirement, que les capitulations fussent abrogées expressément. Cette campagne diplomatique aboutit rapidement à des résultats heureux : déclaration anglaise de janvier 1896 ayant trait au Siam et à la Tunisie ; traité de juillet 1896 avec l'Autriche.

A cette époque l'Italie se trouvait dans une condition internationale assez précaire. Elle venait de subir son premier désastre colonial en Ethiopie (bataille d'Adoua, 1er mars 1896). D'autre part, sa situation économique lui imposait de solliciter un traité de commerce avec la France. Ce traité fut conclu en 1898 ; son expectative facilita certainement les conversations de 1896 et nous permit d'obtenir un régime commercial privilégié en Tunisie. Mais l'Italie ne renonça pas à ses privilèges culturels et cette hypothèque pèse encore aujourd'hui sur la Tunisie.

Les trois conventions italo-tunisiennes du 28 septembre 1896 étaient conclues pour neuf ans, avec clause de tacite reconduction à l'expiration de ce délai. L'une de ces conventions régissait le commerce et la navigation ; la deuxième avait trait à l'extradition ; la troisième touchait aux questions consulaires et réglait la condition des Italiens dans la Régence.

La convention consulaire comportait renonciation de la part de l'Italie à la concession du chemin de fer de la Goulette (vendu à une société française en 1898) et à ses offices postaux nationaux (réforme réalisée en 1897).

On a vu que l'Italie avait abandonné sa juridiction consulaire par l'accord du 21 janvier 1884 ; la convention de 1896 concédait en cette matière quelques avantages aux sujets italiens : jury criminel composé en partie d'Italiens, commutation des condamnations à mort. Des garanties étaient accordées aux Italiens exerçant des professions libérales : en particulier les médecins et pharmaciens diplômés des Facultés royales étaient admis à exercer leur art en Tunisie et on verra plus loin que cette autorisation nous a valu un envahissement de personnel sanitaire italien.

Enfin, l’Italie conservait le privilège d'entretenir dans la Régence des écoles nationales, privilège essentiel et lourd de conséquences, car il a permis, par une action sur la jeunesse, le maintien d'un sentiment national irrédent au sein de la colonie italienne et le développement d'une italianité irréductible sur le territoire tunisien. L'ouverture de ces écoles avait été autorisée par le traité de 1868. La convention de 1896 retirait l'autorisation d'ouvrir de nouvelles écoles nationales pour l'avenir, mais il garantissait le maintien des écoles existantes qui étaient alors au nombre de 23 (21 écoles royales et 2 écoles privées).

Les conventions de 1896, conclues pour une période initiale de neuf ans, arrivaient donc à expiration en 1905. Elles ne furent pas dénoncées à cette époque par la France, parce que celle-ci s'engageait dans une campagne diplomatique visant à établir sa prépondérance au Maroc et utilisait à cette fin toutes les circonstances favorables. C'est ainsi que l'occasion exceptionnelle offerte par l'annexion de la Tripolitaine en 1911 par l'Italie ne fut pas mise à profit pour lever l'hypothèque sur la Tunisie, mais pour obtenir la reconnaissance de notre Protectorat marocain (convention franco-italienne de 1910-1912 et 1916).

Le moment favorable pour dénoncer les conventions de 1896 ne s'est présenté qu'après la guerre, en 1919. La France était alors inquiète du développement de l'italianité dans la Régence : la population italienne dépassait largement la population française ; les intérêts italiens paraissaient grossir à vue d'œil. En particulier, il était procédé à des achats massifs de terre.

Pour enrayer l'implantation italienne, le gouvernement beylical avait édicté une taxe sur les ventes immobilières aux étrangers. D'autre part, il avait manifesté l'intention d'imposer aux écoles privées un régime qui aurait considérablement gêné les écoles italiennes et arrêté leur développement. Par ailleurs, l'Italie avait besoin d'importer des phosphates et la Tunisie pouvait lui fournir son contingent au prix le plus bas. Enfin et surtout, le moment était venu de régler les conséquences coloniales de la guerre mondiale et, plus particulièrement, de tirer les effets du pacte de Londres (du 26 avril 1915) dans lequel certaines promesses avaient été faites à l'Italie à l'occasion de son alliance avec la France.

Ce sont ces circonstances qui présidèrent à la conclusion de l'arrangement franco-italien du 12 septembre 1919. Aux termes de cet arrangement, la taxe sur les acquisitions immobilières des étrangers était supprimée, l'égalité de régime scolaire était promise aux écoles privées italiennes, des livraisons de phosphates étaient accordées. Enfin, l'arrangement de 1919 comportait dénonciation de principe de la convention consulaire de 1896 ; mais en attendant que des négociations soient ouvertes pour fixer la condition future des Italiens dans la Régence, la convention de 1896 était prorogée trimestriellement.

Cette prorogation trimestrielle, qui paraissait témoigner de la hâte qu'avaient les gouvernements à achever leurs négociations, s'est prolongée jusqu'aux accords de 1935, dits « accords Laval », et se prolonge encore puisque ces derniers n'ont pas encore produit leurs effets.

Le développement de la population italienne

II n'est pas douteux que l'Italie, ulcérée par l'établissement du Protectorat français en Tunisie, n'ait conservé le secret espoir d'évincer un jour la France. Quoique ce but fut inavoué et lointain, il comportait que l'Italie se crée dans la Régence une position prépondérante. Elle trouva dans le régime de la convention consulaire de 1896 des conditions extrêmement favorables pour le développement de l’italianité en Tunisie et poursuivit cette politique avec continuité jusqu'à nos jours.

L'effort italien a consisté à installer dans la Régence une colonie nombreuse, à lui assurer des avantages économiques et professionnels, enfin et surtout à maintenir dans cette colonie un sentiment national ardent.

Accroissement des populations française et italienne en Tunisie
AnnéesFrançaisItaliensDifférence en faveur des Italiens
1881 700 10.000 + 9.300
1891 10.000 21.000 + 11.000
1896 16.000 55.000 + 39.000
1901 24.000 71.000 + 47.000
1906 34.600 81.000 +46.400
1911 46.000 88.000 + 42.000
1921 54.000 84.800 +30.800
1926 71.000 89.200 + 18.200
1931 91.400 91.170 - 230
1936 108.000 94.000 - 14.000

Si l'on examine le tableau démographique ci-dessus, on est frappé par l'augmentation rapide de la population italienne jusqu'à la guerre de 1914, puis par sa stagnation après cette date, tandis que la population française continuait son ascension jusqu'à atteindre et dépasser la population italienne. Nous allons tenter d'analyser les causes diverses de ces mouvements démographiques dont l'ensemble reflète une lutte sévère pour le nombre entre les deux peuples rivaux.

En 1881, les Italiens étaient considérablement plus nombreux que les Français dans la Régence (moins d'un Français pour dix Italiens). Une forte immigration française dans les dix premières années du Protectorat nous plaça dans une meilleure situation, malgré un égal accroissement de la colonie italienne (un Français pour deux Italiens en 1891).

L'immigration française continua après 1891 à la même cadence (environ 2.000 par an) ; mais il se produisit à cette époque une véritable invasion de Siciliens. Ils débarquaient à raison de 5.000 par an, attirés par la Terre Promise, que la Tunisie constituait à leurs yeux, et encouragés probablement par leur gouvernement. Aussi le recensement de 1901 fait-il ressortir le maximum d'écart entre la population française et italienne, avec une différence de 47.000 âmes au profit de cette dernière (soit un Français pour trois Italiens).

Après 1901, il ne semble pas que l'immigration italienne ait été considérable ; l'accroissement de la colonie italienne de 1901 à 1911 se justifie par l'excédent des naissances sur les décès, qui est de 20 pour 1.000, environ. Néanmoins, l'extraordinaire prolificité de cette colonie lui permet de conserver une nette avance sur la colonie française, malgré la forte immigration de Français en Tunisie pendant cette période. Le recensement de 1911 marque donc encore un écart considérable entre les deux colonies (42.000 Italiens de plus), à vrai dire en diminution sur le recensement de 1901. Toutefois, la population française ayant augmenté sensiblement pendant ces dix ans, sa position relative par rapport à la population italienne se trouve améliorée (un Français pour deux Italiens).

Aucun recensement n'a eu lieu entre 1911 et 1921 et la grande guerre, qui se place dans cette période, expliquerait la diminution de l'immigration française, mais non la régression de la colonie italienne qui tombe pendant ces dix ans de 88.000 à 84.800, soit une perte de 20.000 sujets si l'on tient compte de l'augmentation naturelle de cette colonie par excédent de naissances. C'est qu'il s'est produit dans cette période une forte émigration d'Italiens de Tunisie vers la Tripolitaine et vers le Maroc.

Les mouvements d'immigration et d'émigration de la population européenne sont difficiles à saisir en raison de leur complexité qui échappe aux statistiques. Sans pouvoir les chiffrer avec exactitude, on a l'impression que la colonie italienne de Tunisie s'est en partie renouvelée depuis 1914, les premiers émigrants ayant été chercher fortune dans des contrées neuves et ayant été remplacés par de nouveaux venus.

A partir de 1921, la courbe de la population française fait .une brusque poussée, tandis que les Italiens restent à peu près stationnaires (et sont même en diminution, si l'on tient compte de leur coefficient naturel d'augmentation). C'est qu'à cette époque la France mène une vigoureuse offensive pour obtenir en Tunisie la prépondérance du nombre. Ses armes sont : l'encouragement à l'immigration de nouveaux Français, qui ne donne pas de grands résultats, et surtout une politique de naturalisation.

Lorsque la France s'est installée en Tunisie, elle a organisé un régime de naturalisation basée sur une fiction de territorialité française, naturalisation facultative calquée sur le régime de droit commun. Le décret présidentiel du 29 juillet 1887 fixe les conditions exigées des européens pour obtenir la naturalisation : trois ans de séjour dans la Régence et être majeur de vingt-et-un ans. Cette législation a été complétée en 1889, les mineurs étant admis à suivre la condition du père, sauf faculté pour eux de décliner leur nouvelle nationalité à la majorité, et mise au point par le décret du 3 octobre 1910. Enfin, une loi française du 5 août 1914 sur la naturalisation des engagés militaires, facilita encore l'accès à la citoyenneté française.

Cette naturalisation facultative n'ayant pas donné des résultats bien importants (2.632 Italiens naturalisés avant 1923), le gouvernement français pensa instituer en Tunisie le régime de l'acquisition automatique de la nationalité française, qui fonctionnait sur le territoire métropolitain. Ce fut l'objet de la loi du 20 décembre 1923 qui est la charte actuelle de la naturalisation française en Tunisie.

La loi comprend deux séries de dispositions. En premier lieu, elle pose les principes de la naturalisation automatique : tout individu, né dans la Régence de parents dont un y est lui-même né, devient Français, sauf pour lui la faculté de décliner cette qualité à sa majorité ; les enfants de celui qui a décliné la nationalité française n'ont plus, eux-mêmes, cette faculté ; c'est-à-dire qu'à la troisième génération la naturalisation est obligatoire. D'autre part, la loi de 1923, fixe les règles de la naturalisation facultative : trois ans de séjour, etc…

L'acquisition automatique de la nationalité française a pu être appliquée aux Maltais, après entente avec le gouvernement britannique : 5.000 Maltais sont ainsi rentrés dans les rangs français. Mais le gouvernement italien s'opposa à son application à ses ressortissants.

Ne se tenant pas pour battu, le gouvernement français se contenta à leur égard de la naturalisation facultative, mais organisa une véritable campagne de recrutement qui permit à la colonie française de gagner 20.700 points en dix ans. Dans cet apport, les Italiens représentaient 12.750 individus.

Pour amener les Italiens à demander la naturalisation, on fit appel à leur intérêt matériel : lots de colonisation, emplois, avantages de salaires. Il est instructif à cet égard d'observer la proportion des naturalisations par profession ; voici à titre d'exemple la statistique des chefs de famille naturalisés en 1925 :

  • employés des chemins de fer : 157
  • salariés : 58
  • commerçants : 42
  • professions libérales : 7
  • propriétaires agriculteurs : 5

Les agriculteurs constituant la part la plus nombreuse de la colonie italienne, mais ayant peu d'avantages à se faire naturaliser, n’ont pas mordu à l'appât.

Cette campagne de naturalisation fit passer la moyenne annuelle des naturalisations d'Italiens de 70 avant 1923 à 1.300 dans la décade suivante. Ces résultats n'ont pas amené une chute brusque de la population italienne, mais ils ont freiné son augmentation, en contrebalançant sa prolificité et une légère reprise d'immigration.

Les naturalisations d'Italiens se sont ralenties ces dernières années, mais la bataille du nombre est gagnée : au recensement de 1931, la population française égalait la population italienne ; au dernier recensement de 1936, notre colonie marquait un avantage de 14.000 âmes sur l'italienne.

Il est à noter que les populations italiennes qui sont entrées dans la nationalité française ont apporté leur prolificité et que le coefficient d'accroissement de la colonie française s'en trouve très heureusement influencé. Du reste, ces éléments se sont bien intégrés dans la masse et n'y demeurent point des éléments hétérogènes, comme les orientaux. Les mariages mixtes franco-italiens, pratiqués en grand nombre dès les débuts du Protectorat parce que les Français immigrant n'amenaient point de femmes, ont donné une descendance nombreuse, brillante et résolument française.

Le développement des intérêts italiens

Le développement de l'italianité en Tunisie a été suivi et décrit par un éminent historien, M. Monchicourt, qui, fonctionnaire, se cachait sous les pseudonymes de Rod Balek et de Cave dans les copieux articles qu'il publiait dans le Bulletin de l’Afrique Française, et qui, libéré de l'anonymat, vient de faire paraître dans les Questions Nord-Africaines une série d'articles sur le « Statut des Italiens en Tunisie ». Nous ne croyons mieux faire que de renvoyer à ces articles ceux qui voudraient posséder sur ces sujets une documentation riche et sûre, à laquelle nous avons du reste abondamment puisé, notre seule prétention étant ici de dégager les traits essentiels du problème des Italiens en Tunisie.

Le développement de la population italienne s'est évidemment accompagné d'un développement des intérêts italiens dans le domaine professionnel, dans le domaine immobilier, dans le domaine bancaire.

Au point de vue professionnel, les Italiens ont une suprématie numérique marquée dans l'industrie et l'agriculture : 48.000 Italiens contre 21.000 Français dans l'industrie, et 14.656 Italiens contre 9.000 Français dans l'agriculture. Dans l'industrie, cette supériorité numérique tient à ce que les ouvriers européens sont presque tous Italiens : 5.600 Français contre 13.700 Italiens. Mais les patrons sont à peu près en nombre égal : 1.112 Français contre 1.145 Italiens. Dans l'agriculture, les 14.656 Italiens possèdent à eux tous moins du dixième des terres colonisées par les 9.000 agriculteurs français.

Les Italiens occupent une position très forte dans le commerce, quoique inférieure à celle des Français : 12.000 Italiens contre 15.000 Français.

Dans les professions libérales, les Italiens ont fait un effort méritoire pour nous disputer une place importante et participer à l'élite intellectuelle de la Régence ; ils y ont réussi parfois. La convention de 1896 ayant autorisé les titulaires de diplômes médicaux italiens à exercer leur art dans la Régence, les professions sanitaires ont été envahies par eux. Les médecins italiens qui étaient 63 en 1923, sont 140 en 1933, les français n'étant à cette date que 132. Les pharmaciens italiens passent de 29 en 1923 à 62 en 1933 ; en 1936, on dénombre 64 pharmaciens italiens contre 39 français. Mais au barreau, les Italiens réussissent moins bien, parce qu'en 1901 un décret a rendu obligatoire la licence en droit française. Aussi les avocats italiens qui étaient la majorité en 1896, ne sont plus que 20 sur 292, en 1936, et encore ces 20 avocats italiens sont-ils presque tous Israélites.

Il a été plus difficile à l'Italie d'acquérir des intérêts immobiliers, car les capitaux dont elle pouvait disposer étaient faibles. L'implantation foncière de la colonie italienne a le mérite de ne devoir sa réussite qu'au courage, à la sobriété et au travail de ses éléments, et peut-être ses débuts difficiles lui ont-ils acquis une force de résistance plus grande aux vicissitudes économiques des temps actuels.

Les Italiens ne possédaient aucune terre avant l'instauration du Protectorat français. Dès celui-ci établi, la sécurité assurée, ils ont cherché à fonder des colonies agricoles, ce qui répondait au génie de la race. Des associations se sont formées entre bourgeois métropolitains et paysans émigrants, les premiers fournissant un maigre capital, les seconds un labeur acharné.

L'invasion sicilienne de 1901, n'a été possible qu'en raison de ce système : les bourgeois achetaient des propriétés de 50 ou 100 hectares et les allôtissaient par 3 ou 5 hectares entre de petits paysans. On dit aussi que le capital de remboursement du chemin de fer de la Goulette, qui avait été racheté en 1898 à la Compagnie Rubattino pour 8 millions, a été entièrement employé à acheter des terres pour les immigrants siciliens.

Après la guerre également, les Italiens acquirent de nombreux domaines, qu'ils allotirent pour développer leur emprise foncière. C'est à cette époque que le gouvernement du Protectorat institua une taxe sur les ventes aux étrangers, abolie peu après par les accords de 1919. Du reste, les efforts faits par l'Italie pour étendre son domaine foncier furent entravés par la concurrence de la colonisation française qui absorbait tout ce qui était disponible.

Aussi, la colonisation agricole italienne, importante en nombre, est-elle restée insignifiante en superficie. En 1909, on estimait son emprise à 22.000 hectares. Actuellement, elle ne dépasse pas 80.000 hectares, moins du dixième de la colonisation française.

Mais la colonie italienne a mieux réussi dans les villes. Le peuple maçon a pu y exercer largement son art, encouragé par le développement économique de la Régence. Il a bâti pour les Français, pour les Israélites, pour les Musulmans, mais surtout pour lui. Près de la moitié de Tunis moderne appartient aux Italiens (1.700 immeubles sur 3.500). Du reste, dans la ville de Tunis, les Italiens ont toujours la supériorité numérique sur les Français.

Enfin la colonie italienne a son autonomie bancaire grâce à deux établissements : La Banque Italo-Française de Crédit, qui est une filiale de la « Banca Italiana di Credito » de Rome, et la « Banca Italiana di Credito ». Non seulement ces banques gèrent les intérêts de la population italienne, mais elles drainent de nombreux clients dans les milieux Israélites et tunisiens. Ces établissements agissent en rapport étroit avec le gouvernement italien et ont joué un rôle primordial dans le développement de l'italianité par les facilités de crédit accordées aux petits agriculteurs et artisans nationaux.

L'effort fait par les Italiens pour la conquête d'intérêts économiques a donné somme toute d'assez médiocres résultats et dans l'ensemble la colo nie italienne est demeurée assez misérable. Une centaine d'entrepreneurs, minotiers, gros propriétaires-viticulteurs, médecins, mis à part, la colonie italienne est constituée de minuscules bien-tenants, trouvant leur vie sur 4 ou 5 hectares, et par une foule de salariés au service des entreprises françaises; c'est elle qui fournit la plus large part de main-d'œuvre spécialisée européenne.

L'entretien de l'italianité

Si la colonie italienne est relativement pauvre, si elle a perdu la prépondérance numérique, elle a conservé une remarquable cohésion nationale. Dès les débuts du Protectorat, les consuls italiens ont tout mis en œuvre pour fortifier les sentiments patriotiques de leurs ressortissants et cette action morale est devenue plus intense encore depuis l'avènement du fascisme.

Cette action morale pour l'entretien d'un sentiment national italien s'exerce avant tout sur la jeunesse, dans les écoles nationales maintenues en vertu de la convention consulaire de 1896. La convention de 1896, comme on l'a vu, fixait le nombre des écoles italiennes à 23, se décomposant ainsi : 21 écoles royales dont 5 secondaires, et 2 écoles privées. Sur ces 23 écoles, 13 étaient situées à Tunis. Elles recevaient en 1896 un effectif de 3.237 élèves.

Les dirigeants de la colonie italienne ont usé de toute leur habileté, pendant quarante ans, pour développer l'enseignement national dans le cadre fixé par le traité, et il faut reconnaître qu'ils y ont magnifiquement réussi. Le nombre des écoles n'a pas été sensiblement augmenté (six nouvelles écoles privées ont été autorisées après 1896), mais chaque école a été rebâtie, surélevée, dotée de classes supplémentaires, bref a proliféré sur place si bien qu'en 1920 les 29 écoles italiennes comptaient 165 professeurs et recevaient 8.174 élèves, soit deux fois et demi le contingent de 1896.

Il est à remarquer toutefois que, de 1896 à 1920, la population italienne avait quadruplé et que, malgré l'effort pour développer les écoles nationales, celles-ci n'arrivaient à donner l'instruction qu'à la moitié du contingent scolaire. L'autre moitié, soit 9.163 enfants italiens, en 1920, fréquentait nos écoles françaises.

Le régime fasciste a intensifié la propagande pour attirer les enfants italiens à l'école nationale ; toutes sortes de facilités ont été données aux familles : transport à domicile, bourses scolaires, etc… Les Italiens sont arrivés ainsi à compter dans leurs écoles un plus grand nombre d'élèves. En 1930, on dénombrait 10.236 élèves dans les écoles italiennes, contre 9.900 Italiens dans les écoles françaises.

Les écoles nationales italiennes ne se préoccupent pas seulement de l'instruction de leurs élèves ; l'éducation nationale paraît être leur principale visée. M. Monchicourt a brossé, dans le numéro du 15 juillet 1926 des Questions Nord-Africaines, un tableau saisissant] de l'activité déployée par les dirigeants italiens pour former les sentiments patriotiques de la jeunesse.

Toute la jeunesse des écoles italiennes est enrégimentée dans les formations préparatoires du fascisme :

  • Figli della lupa : 6 à 8 ans
  • Balilla : 8 à 14 ans
  • Avanguardisti : 14 à 18 ans
  • Giovani universitari et Giovani fascisti : 18 à 21 ans.

C'est ce qu'on appelle : « Organizzazioni Giovani Italiani all'Estero » (O.G.I.E.). Ces groupements, à forme para-militaire, obéissent à un hiérarque, le Professeur Canepa, qui siège au consulat d'Italie.

Les O.G.I.E. s'occupent essentiellement de l'éducation physique et pré-militaire de la jeunesse. Les « Giovani Fascisti » se considèrent comme des soldats non encore incorporés. Ils ont des sections dans tous les centres de la Tunisie et ont équipé près de Tunis un stade pouvant contenir 5.000 spectateurs (Stade Smadja). Ce stade est le lieu de manifestations régulières sous la présidence du consul d'Italie. Les O. G. I. E. sont encadrés par le personnel enseignant italien que relaient parfois des gradés de réserve de l'armée. Enfin, certains candidats vont suivre des cours spéciaux à Rome pendant les vacances.

Cette organisation pré-fasciste de la jeunesse conduit à des manifestations extérieures nombreuses, dont on ne sait si elles se proposent de nous intimider, de frapper l'imagination des Arabes ou simplement de maintenir l'enthousiasme patriotique de la colonie. M. Monchicourt décrit les plus typiques de ces manifestations et nous pouvons certifier, comme témoin oculaire, qu'elles se déroulèrent bien de cette manière :

« En 1929, l'anniversaire natal du roi fut célébré par une grande parade enfantine à l' « Orfanotrofio Principe di Piemonte ». Quatre à cinq mille élèves des écoles italiennes de Tunis marchèrent par rang de trois depuis la capitale jusqu'à l'Ariana (5 km. 500) où on leur servit un déjeuner froid, des hymnes et des discours. »

« Autre déploiement notable d'écoliers, quatre ans plus tard, à Hammam-Lif (16 km. de Tunis), où hivernait le Bey. Arrivés par le train, 6 à 700 enfants fascistisés se forment en colonne, traversent la localité musique en tête, et, tout gonflés d'importance, font jouer celle-ci devant le palais du souverain. La garde sort, et, à leur salut à la romaine, répond en saluant militairement. »

En outre, pour inculquer à cette jeunesse le sentiment de son nationalisme on la ramène périodiquement dans le sein de la mère-patrie. L'Etat fasciste a organisé tout un système de colonies de vacances pour les enfants italiens à l'étranger et les Italiens de Tunisie sont particulièrement favorisés. Cette organisation permet d'envoyer de Tunisie en Italie un contingent annuel de 2.000 enfants. Ainsi, sur 10.000 élèves des écoles italiennes, le cinquième va chaque année aux colonies estivales.

Il est à noter que les élèves italiens des écoles françaises sont exclus de ces colonies. La parade militaire continue en Italie ; « tout marche pour les garçons comme à la caserne : division en légions, cohortes et manipules ; exercices avec les armes, enseignement du maniement de la carabine aux plus jeunes et de la mitrailleuse aux plus âgés ».

Les enfants italiens originaires de Tunisie seraient l'objet en Italie d'attentions particulières ; le Duce les a visités. Ils reviennent gonflés de patriotisme et rapportent des chansons qui ne sont pas précisément flatteuses pour les Français, comme celle-ci que l'on chantait ces dernières années dans les patios italiens : « Avec la barbe des Français nous ferons des brosses pour faire reluire les souliers de Benito Mussolini. »

Pour l'entretien de l'italianité en Tunisie, l'Italie dispose de moyens autres que l'école. Elle possède de nombreuses sociétés de sport ou de bienfaisance, un hôpital national subventionné par l'État italien, mais surtout une société culturelle très vivante, la « Dante Alighieri » et un journal de tout premier ordre l’Unione.

La « Dante Alighieri » est une société d'encouragement à l'instruction italienne. Fondée en 1898, cette société a connu un bel essor : non seulement les écoles privées, qui sont sous sa dépendance, sont extrêmement prospères, mais elle a acheté en 1924 un magnifique immeuble, la « Casa della Dante », qui est devenu le centre culturel de la colonie italienne et où se déroulent de fréquentes manifestations nationales. Inutile d'insister sur l'étroite dépendance de cette société privée à l'égard du consul royal.

Quant au journal l’Unione, il existe depuis 1885, est bien informé et apprécié par le public. L’Unione a évolué au point de vue politique ; il est devenu fasciste ; mais on peut dire qu'il a toujours été un organe très patriote.

Le régime fasciste n'a pas été accueilli avec une grande chaleur par la colonie italienne de Tunisie. C'est que celle-ci était composée d'une masse de paysans siciliens noyautée par une élite citadine où les Israélites livournais et les francs-maçons tenaient le haut pavé. Mais une très habile propagande a rallié ces Israélites au fascisme et il a été assez aisé d'encadrer et d'animer la masse sicilienne.

Les manifestations multiples de loyalisme fasciste, auxquelles se livre fréquemment la colonie italienne, témoignent à n'en pas douter d'un fort attachement au régime mussolinien. Toutefois, des foyers d'anti-fascisme subsistent dans la classe ouvrière et les récents mouvements syndicalistes leur ont procuré l'occasion d'un renouveau d'activité. Un parti autonomiste sicilien cherche à s'organiser et à rallier les paysans.

II convient de noter l'attitude très réservée de la colonie italienne à l'égard du mouvement nationaliste indigène, comme si elle était partagée entre deux sentiments : un secret contentement de voir nos difficultés à gouverner ce pays ; la fraternité raciale qui l'inclinerait à épauler les Français dans leur résistance à la pression musulmane. Quant aux indigènes, leur mépris du « sicilien » semble faire place peu à peu à une certaine admiration pour l'organisation fasciste. Mais cette admiration est mêlée de crainte, et si l'on ignore les relations occultes qui peuvent s'être nouées entre le gouvernement fasciste et certains éléments du Destour, on peut affirmer que le peuple tunisien reste foncièrement italophobe. Un nouveau témoignage vient d'en être donné à l'occasion du meurtre de l'anti-fasciste Micali par des marins italiens, qui a soulevé des tempêtes de protestations dans la presse arabe et dans la population.

Le traité du 7 janvier 1935

En nous installant en Tunisie en 1881, en plaçant ce territoire sous notre souveraineté éminente, nous pouvions espérer libérer ce pays des privilèges excessifs que les nations occidentales y exerçaient, comme en tous pays barbaresques et dans les Échelles d'Orient. De fait, les grandes nations, hormis l'Italie, abandonnèrent en notre faveur leurs avantages consulaires et reconnurent même ce qu'avait de territorial notre souveraineté éminente, en acceptant que leurs ressortissants installés dans la Régence acquièrent automatiquement la nationalité française, dans certaines conditions.

L'Italie nous a dénié ce droit et, seule, a conservé des avantages consulaires propres à faire échec à notre position dans la Régence, comme le droit d'avoir des écoles nationales. Ces privilèges confirmés par les conventions du 28 septembre 1896, ont fait peser sur notre Protectorat une lourde hypothèque. C'est pourquoi le gouvernement français a dénoncé en 1919 la convention consulaire de 1896 et cherché à obtenir la liquidation des privilèges italiens de Tunisie.

Ce fut l'objet du traité du 7 janvier 1935 qu'on a communément nommé « accords Laval » parce qu'il a été le résultat de conversations directes entre M. Laval et M. Mussolini.

Les accords de 1935 dérivent donc des arrangements de 1919 et se rattachent avec eux au pacte du 26 avril 1915 par lequel l'Italie s'était alliée à la France et dont l'article 13 disposait : « Dans le cas où la France et la Grande-Bretagne augmenteraient leurs domaines coloniaux d'Afrique aux dépens de l'Allemagne, ces deux puissances reconnaissent en principe que l'Italie pourrait réclamer quelques compensations équitables, notamment dans le règlement en sa faveur des questions concernant les frontières des colonies italiennes de l'Erythrée, de la Somalie et de la Libye, et des colonies voisines de la France et de la Grande-Bretagne. »

Les arrangements de 1919, outre les livraisons de phosphates et la dénonciation de la convention de 1896, dont il a été parlé plus haut, accordaient à l'Italie certains avantages et des cessions territoriales le long de la frontière de la Libye. Néanmoins, immédiatement après la conclusion de ces arrangements, la presse italienne fit connaître qu'ils n'épuisaient pas les droits que l'Italie tenait de l'article 13 précité, et la campagne de revendications coloniales de l'Italie s'est poursuivie jusqu'à nos jours, avec intensité.

Le moment favorable pour reprendre des conversations et régler définitivement cette question n'est apparu qu'en 1934, après la conclusion du pacte à Quatre qui avait permis un rapprochement de la France et de l'Italie et surtout après la conclusion, à cette époque, d'un traité de commerce entre les deux pays. (Il est à constater une fois de plus que le « traité de commerce » est notre monnaie d'échange dans nos tractations internationales).

Les accords Laval se composaient d'un traité et d'un protocole. Le traité règle en détail les cessions territoriales et les avantages concédés à l'Italie au sud de la Libye et de l'Erythrée, mais pose simplement le principe du règlement de la situation des Italiens en Tunisie, renvoyant pour les détails à une convention à négocier ultérieurement, traçant cependant les grandes lignes de cette convention future dans le protocole joint au traité. En ce qui concerne la Tunisie, on a donc un bref article de traité et un protocole en quatre articles portant accord sur les bases d'une convention détaillée à intervenir.

Le traité a été ratifié par les deux parlements, français et italien. Mais la convention n'a pas été négociée, parce qu'entre temps des difficultés ont surgi, à l'occasion du conflit éthiopien, et ont paralysé les conversations. Première conséquence à noter : le renouvellement trimestriel de la convention de 1896, modus vivendi adopté en 1919, se poursuivra jusqu'à conclusion de la convention définitive et les Italiens de Tunisie continueront jusqu'à nouvel ordre à bénéficier des privilèges antérieurs. Cette conséquence est du reste sans inconvénient, si elle ne se poursuit pas au-delà de 1945, car le premier principe de base posé par le protocole est justement la prorogation du statu quo ante jusqu'en 1945.

En ce qui concerne la nationalité, le protocole prévoit deux stades :

De 1945 à 1965 : les Italiens, nés en Tunisie après 1945, auront la faculté d'opter pour la nationalité française à leur majorité.

Après 1965 : la législation française sur la nationalité s'appliquera sans restriction aux Italiens en Tunisie, c'est-à-dire qu'ils pourront acquérir automatiquement la qualité de Français conformément aux dispositions de la loi du 20 décembre 1923.

Pour les écoles, le statu quo est maintenu jusqu'en 1955. Les écoles royales existant actuellement continueront donc à fonctionner jusqu'à cette date ; à partir de ce moment, il leur sera loisible de se transformer en écoles privées, ce qui ne changera pas grand-chose. En effet, la France a pris l'engagement de maintenir à l'égard des Italiens, dans l'avenir, le régime actuel des écoles privées. Sous la direction de la « Dante Alighieri » les écoles italiennes demeureront une pépinière de patriotes et d'irredente dont les sentiments ne peuvent que s'exacerber lorsque diminueront le nombre de la colonie italienne et ses privilèges.

Le protocole dispose enfin que la France aura toute liberté pour réglementer les professions libérales et par conséquent pour réserver ces situations à des diplômés français, des garanties étant toutefois accordées aux médecins et pharmaciens actuellement en exercice.

La critique ne s'est pas fait faute de clouer le traité de 1935 au pilori (le sens critique n'est-il pas le sixième sens des Français). On lui reproche d'avoir reculé exagérément la fin des privilèges italiens : dix ans pour commencer l'application du traité, vingt ans pour modifier le régime des écoles, trente ans enfin avant d'appliquer aux Italiens la naturalisation automatique, chose qui nous importe le plus pour résorber la colonie italienne et l'amalgamer à la nôtre.

Ce recul de temps est évidemment propice aux échappatoires et il est aggravé par le retard apporté à l'élaboration de la convention définitive. Lorsque les sanctions étaient en discussion à Genève, la presse italienne commençait déjà à remettre ces accords en jeu.

On regrette d'autre part, que les négociateurs aient omis de parler de certaines questions qui mériteraient une mise au point entre les deux pays, comme la navigation, la pêche et surtout la condition des indigènes tripolitains en Tunisie.

De tous temps, un fort courant d'émigration a conduit des contingents importants de Tripolitains en Tunisie, où ils se fixent sans esprit de retour. Avant la conquête de la Tripolitaine par l'Italie, ces émigrés devenaient, ipso facto sujets beylicaux, conformément à la coutume islamique qui veut que tous les croyants résidant dans un pays soient soumis à la souveraineté du prince musulman qui y règne. Du reste, les colonies de Tripolitains fixés dans la Régence se sont intimement amalgamées au peuple tunisien.

Mais depuis 1912, l'Italie revendique le droit de conserver sous sa souveraineté et allégeance ses sujets coloniaux résidant en territoire étranger, ce qui est du reste conforme au droit international occidental. Un règlement est intervenu à ce sujet entre la France et l'Italie, le 29 mai 1914, aux termes duquel les indigènes tripolitains installés dans la Régence avant 1912 sont considérés comme définitivement acquis à la nationalité tunisienne, tandis que ceux qui sont venus en Tunisie après 1912 demeurent sujets italiens.

Il y a actuellement dans la Régence 23.000 Tripolitains, sujets italiens. Leur condition sociale ne permet pas de les traiter, en fait, comme des Italiens péninsulaires ; c'est ainsi qu'ils sont restés assujettis aux juridictions tunisiennes. La plupart sont installés en Tunisie sans esprit de retour, et, comme la naturalisation tunisienne n'est pas organisée, ils ne peuvent que demeurer dans la masse musulmane, une sorte de communauté inorganique, échappant aux autorités administratives, car ils n'ont aucun rapport même avec leur consulat.

On avait envisagé, à une époque, leur rapatriement en Tripolitaine, le gouvernement italien ayant accordé l'Aman aux rebelles. Mais la plupart d'entre eux ne paraissent pas désirer ce retour. Ils fournissent, d'autre part, une main-d'œuvre appréciée dans les entreprises européennes. Leur cas aurait pu être envisagé dans le protocole de 1935 et il aurait été heureux qu'on adoptât à leur égard une formule de règlement, par exemple l'acquisition de la nationalité tunisienne après dix ans de séjour dans la Régence, avec faculté de rapatriement pour ceux qui le désireraient.

Enfin, certains critiques font grief au traité de 1935 de n'avoir pas spécifié d'une manière explicite la reconnaissance par l'Italie de la souveraineté française en Tunisie. Mais l'Italie n'admet-elle pas nettement cette souveraineté en acceptant que ses sujets fixés en Tunisie accèdent à la nationalité française comme s'ils résidaient sur le territoire de la France métropolitaine ?

A moins qu'il ne convienne de voir quelque machiavélisme dans le renvoi à 1965 de l'application aux Italiens domiciliés en Tunisie des lois françaises sur l'acquisition de la nationalité : car la naturalisation présuppose une souveraineté, au moins éminente, et le gouvernement italien peut avoir envisagé l'éventualité d'une évolution de la Tunisie vers l'indépendance qui mettrait élégamment à néant les concessions de notre sœur latine en matière de naturalisation.

Il est donc bien difficile, devant les brumes de l'avenir, de faire quelques pronostics sur les conséquences du traité du 7 janvier 1935. Si tout se passe comme les négociateurs français l'ont prévu, on peut chiffrer de la manière suivante l'accroissement relatif des colonies française et italienne en Tunisie :

Jusqu'en 1965, les deux colonies continueront à s'accroître selon le rythme actuel. Il est à présumer, en effet, que les courants d'émigration vers la Tunisie seront taris, soit que les Italiens se dirigent vers l'Erythrée et l'Ethiopie, soit que les Français se détournent d'une terre qui paraît avoir fait son plein de colons. Dans ces conditions, en tenant compte uniquement de l'excédent des naissances sur les décès, on aura à peu près 110.000 Italiens en 1945, contre 125.000 Français, et si la même progression persiste, 150.000 Italiens en 1965 contre 180.000 Français.

Après 1965, chute verticale de la population italienne au profit de la colonie française par application de la naturalisation automatique.

A ce sujet, il est assez curieux de remarquer que l'article 2 du protocole prévoit que les individus nés en Tunisie entre 1945 et 1965 pourront opter pour la nationalité française à leur majorité, soit à partir de 1966. Mais à cette date, jouera en principe la naturalisation automatique de tout individu né dans la Régence de parents dont un y est lui-même né, condition que remplira la quasi-totalité de la colonie italienne. La faculté d'option est un si mince avantage que l'on se demande s'il était utile d'en parler, alors que tant d'autres questions étaient passées sous silence.

Source :
De Montety Henri. Les Italiens en Tunisie.
In: Politique étrangère N°5 - 1937 - 2e année pp. 409-425.
doi : 10.3406/polit.1937.6318
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polit_0032-342X_1937_num_2_5_6318

  1. Histoire de la Tunisie contemporaine, de Jean-François MARTIN
  2. L'émigration des français de Tunisie, de Maurice WOLKOWITSCH
  3. Les Italiens en Tunisie, de Henri DE MONTETY
  4. Le recensement de 1906 en Algérie et en Tunisie, de Augustin BERNARD
  5. Les données du problème tunisien, de Henri DE MONTETY
  6. Evolution et comportement démographiques des Juifs de Tunisie sous le protectorat français (1881-1956), de Jacques TAIEB
  7. Juifs du Maghreb : onomastique et langue, une composante berbère ?, de Jacques TAIEB
Top