Les données du problème tunisien

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article paru dans les Politique étrangère, N°1 - 1952 - 17e année pp. 447-466.

L'occupation militaire de la Tunisie par la France en 1881 constitue un des faits de l'histoire de l'expansion coloniale européenne au XIXe siècle. Sans doute, l'acte initial ne visait-il qu'à barrer la route à l'Italie et à protéger le flanc de l'Algérie française, et le traité du Bardo ne dépassait pas cette préoccupation, qu'il apaisait en plaçant la régence sous la sauvegarde militaire et diplomatique de la République française. Mais l'intention colonisatrice des Français se révélait, dès 1883, par la convention de La Marsa, qui accordait au gouvernement français les moyens de doter la principauté barbaresque d'un appareil législatif et administratif moderne, propre à permettre l'implantation et la vie d'une communauté française.

Tutrice autoritaire, entraînée par son zèle réformateur, la France eut bientôt pris en mains propres l'exercice de tous les attributs de la souveraineté interne de sa pupille, cependant qu'un fort peuplement français s'enracinait en ce pays et s'arrogeait une part prépondérante dans la gestion des affaires intérieures. Le climat juridique occidental ainsi établi favorisait par ailleurs l'immigration d'une population européenne, surtout italienne. Ainsi, sous le manteau du protectorat, les Français construisaient une province française, tandis que la rivalité coloniale franco-italienne couvait sous les cendres.

Dans le même temps, les Tunisiens se fortifiaient dans le sentiment de leur personnalité nationale et les nouvelles générations, nourries de nos disciplines intellectuelles et imbues de nos conceptions politiques, mais retenues sur la pente glissante de l'assimilation par l'orgueil islamique, se forgeaient l'idéal de restaurer l'indépendance de leur patrie. Le nationalisme tunisien, rameau du mouvement universel d'émancipation et de réaction anti-occidentale déclenché par l'action européenne elle-même, poussait ses frondaisons dans la Régence.

Alors apparut brusquement l'équivoque du protectorat, fausse annexion, fausse tutelle. Cette équivoque, ver dans le fruit, entretint la convoitise italienne et l'irrédentisme tunisien. La mêlée européenne de 1949-1945 ayant mis hors de jeu le contrepoids italien - et peut-être préparé une union des intérêts européens en Afrique, - l'irrédentisme tunisien se dressa seul face à la France et, dans une certaine mesure aussi, allié au panislamisme, face à l'Europe et à l'occident.

Un vieux Français, qui a vécu un demi-siècle de protectorat, nous exposait un jour le problème tunisien à la manière d'une tragédie antique. Au premier acte, deux seuls compères, les « hautes parties contractantes » : la République française et le Bey, un despote qui « possède » son État et en dispose au profit de son interlocuteur, approuvé en sourdine par le chœur des grandes familles qui le servent. Au second acte, surgissent presque simultanément deux personnages inattendus : le peuple tunisien, une masse qui prend forme et conscience dans l'atmosphère nouvelle et s'exprime par son « intelligenzia », et le « citoyen français de Tunisie », colon et fonctionnaire, élite sans peuple qui a pris le commandement.

Nous en sommes au troisième acte, et que voyons-nous : la République protectrice assaillie par les trois autres personnages, le « possesseur du royaume » et l' « intelligenzia » populaire, désormais associés et revendiquant les droits du peuple, le colon français isolé, mais fort de son œuvre, tous trois demandant compte de l'équivoque du pacte initial. Le conférencier se gardait d'omettre les acteurs dans la coulisse, ceux qui apparaissent pour un bout de rôle et ceux qu'on soupçonne de vouloir arracher les masques à la fin : hier, l'Italien ; aujourd'hui, la Ligue arabe et l'O. N. U. ; demain» peut-être l'Amérique ou le communisme.

Les Tunisiens et leur nationalisme

L'entrée du plus fringant des peuples, les Français, dans la vieille maison tunisienne, enclose depuis des siècles dans les murs sans fenêtres de ses traditions vieillottes, a bouleversé la vie de sa société. Les anciens, enturbannés d'un islam sclérosé, ont été scandalisés ; mais les jeunes ont mordu au fruit du modernisme et, sans renier leur sang, se sont élancés vers de nouveaux paradis. Les castes sociales qui encadraient un peuple docile se sont disloquées ; une nouvelle élite s'est levée, cherchant sa voie propre entre l'occident et l'orient, une élite issue en partie du peuple et entraînant celui-ci»

Le développement de l'instruction et de l'enseignement modernes a été le facteur déterminant de cette révolution et du renouvellement des cadres. Les disciplines scolaires françaises ont élevé rapidement le niveau intellectuel, ont élargi la classe pensante, lui ont inculqué une nouvelle conception des valeurs humaines. La petite bourgeoisie a pu ainsi conquérir emplois et fonctions et se hausser aux plus hauts rangs.

La révolution intellectuelle s'est accomplie dans un cadre politique lui-même bouleversé par le protectorat et les institutions de caractère libéral qu'il apportait. Les nouvelles générations tunisiennes sont entrées de plain-pied dans un système administratif préfabriqué en occident, de telle façon que les ferments de notre civilisation moderne et démocratique ont agi in vitro sur le peuple, cependant que simultanément nos maîtres endoctrinaient les élites dirigeantes.

Le nouveau régime provoqua d'abord, par son seul principe, un dédoublement de l'autorité, avec perte de prestige pour l'autorité locale traditionnelle. De nombreuses familles « maghzen » s'attachèrent à servir le pouvoir français, et les administrés, de leur côté, séduits par l'équité et le libéralisme des cadres français, se détachèrent de leurs chefs tunisiens. La modernisation de l'appareil administratif, spécialisant et séparant les services, multipliant les liens, attachant l'autorité à la Loi et non plus à la personne, ébranla la puissance des grands caïds et des cheikhs. Enfin, par un effet de contagion de l'esprit démocratique français, une opinion publique s'éveilla et trouva ses moyens d'expression et d'action dans une presse bilingue et dans des partis politiques organisés à l'instar des nôtres.

En même temps, le système économique occidental, le libéralisme et la circulation accélérée des richesses ravageaient les assises matérielles d'une société bâtie sur le principe de l'immobilité des biens. Les vieilles familles possédantes se ruinaient, tandis qu'une classe étoffée de nouveaux riches se constituait. D'autre part, l'industrialisation de l'agriculture, l'exploitation des mines, l'introduction d'entreprises modernes faisaient naître une classe sociale jusqu'alors inconnue : le prolétariat ouvrier.

Dans la vieille Tunisie, une frontière invisible séparait en deux pays, étrangers l'un à l'autre, les vastes campagnes bédouines des mille cités éparpillées au long de la côte orientale. C'est dans ces cités, et plus particulièrement à Tunis, que s'est accomplie la métamorphose des élites. Mais, en même temps, les citadins ont pénétré le pays bédouin, colonisant les terres, fournissant cadres d'administration et de pensée. D'autre part, les bédouins ont pris goût à l'agriculture, se sont fixés au sol en se le partageant, éparpillant la tribu, la disloquant. Du cadre tribal qui enserrait toute la vie sociale de ces nomades, ils sont passés dans un cadre d'administration territoriale les liant à la ville. Ils se sont mis aussi à fréquenter les cités, y laissant en sédiment bon nombre d'entre eux qui ont constitué le prolétariat ouvrier.

Ainsi, la société tunisienne a perdu, dans ces soixante-dix dernières années, son compartimentage en castes et en tribus ; elle s'unifie à un rythme de plus en plus accéléré et tend à prendre une âme unanime. Et ce n'est plus l'âme simple d'un peuple qui avait réalisé son équilibre dans une médiocrité immobile, sous un ciel fatal ; c'est une âme tourmentée, écoutant l'appel au progrès, au modernisme, à l'esprit critique, à l'effort même, et entendant, en même temps, les voix du passé, de la certitude mystique, de l'atavisme racial ; une âme où le regret se mêle à l'espoir en une contradiction permanente.

Cette contradiction des esprits, nous la voyons d'abord dans les mœurs, dont l'évolution est plus lente que la conception et procède par abstention plutôt que par novation : on renonce à des facultés de la tradition, qui ne sont plus en harmonie avec l'esprit nouveau (la polygamie, par exemple) ; mais on ne bouscule pas des traditions positives, vaguement teintées d'islamisme (le port du Fès, le voilage des femmes). La jeunesse musulmane est encore retenue dans son mouvement en avant par un scrupule religieux, qui confond foi et passé.

L'Islam, ne l'oublions jamais, enferme dans son cadre d'airain à la fois la vie spirituelle et temporelle ; c'est une civilisation, avec sa langue unique. Les musulmans ont tendance à considérer que seul l'orient est spiritualiste, l'occident ne possédant que le royaume terrestre ; il leur est difficile de distinguer religion et spiritualité. La peur du matérialisme occidental et pourtant l'attrait du mieux-être qu'il représente confèrent à l'évolution tunisienne son caractère contradictoire et nuancé et expliquent bien des réactions incompréhensibles aux laïcs occidentaux.

Il faut sentir chez les Tunisiens ce déchirement sous la double attirance de l'occident et de l'orient, pour comprendre toute la signification de leur comportement politique. C'est sur cette scène politique que le drame se joue au plein jour, car le nationalisme tunisien est l'expression publique du tumulte intérieur de ces âmes, qui s'est élevé depuis un quart de siècle et fait couler dans les veines de la bourgeoisie une énergie politique qu'elle n'avait jamais possédée dans les siècles antérieurs.

Le nationalisme tunisien n'est pas un mouvement artificiel et accidentel : c'est un phénomène fatal, prenant racine dans les tréfonds de l'âme berbère, éclatant au contact de l'expansion française, s'amplifiant sous le souffle du réveil panislamique et de la révolution coloniale universelle. Berbère, il l'est par le sang qui irrigue la plupart des cerveaux et, par-là, se rattache aux antiques révoltes d'indépendance, bien que les Tunisiens, depuis qu'ils ont été islamisés, se targuent d'être « arabes » et feignent d'ignorer leurs héros païens. Il dérive ainsi d'un vieil atavisme xénophobe et participe de la susceptibilité, de la vanité, de la duplicité, bref de ce complexe que les historiens romains découvraient dans cette race et que la domination étrangère ne peut qu'exalter. Berbère encore, lorsqu'il anime des « çofs » rivaux : vieux et néo-destour, lorsqu'il se donne pour drapeau un héros national : Habid Bourguiba, le « combattant suprême ».

Le nationalisme tunisien est aussi la transposition de notre sentiment européen de la patrie territoriale, un fils attardé de la révolution française. La jeunesse nationaliste a appris sur le banc de nos écoles à adorer cette nouvelle idole : la nation. Et elle a découvert sa nation : un territoire dont l'unité remonte à des siècles, un patrimoine de civilisation, des intérêts économiques (dont l'accès aux fonctions publiques, premier mobile de l'action nationaliste). Ce nationalisme n'est pas un rassemblement autour d'une dynastie ; le trône n'est pour lui qu'un symbole utile ; il n'est pas la nation. Seul le vieux-destour manifeste une fidélité réelle à la dynastie parce qu'elle représente la tradition théocratique musulmane ; le néo-destour est beylical par opportunisme. Nous observons ici, déjà, le plan de partage des deux courants qui agitent la conscience publique.

Cette divergence, ou plutôt cet écartèlement de conscience, nous le retrouvons dans l'attitude des nationalistes tunisiens à l'égard du mouvement panislamique, auquel ils ne peuvent pas échapper. Comme tous les maghrébins, les Tunisiens se disent « arabes », parce que les Arabes ont été leurs nobles conquérants, parce que l'arabe est devenu leur langue de foi et de résistance, que l'arabe et l'islam sont une même chose dans leur concept. Aussi n'est-il pas surprenant de voir parfois la ferveur patriotique se muer en ferveur religieuse : telles les tournées de prêche coranique substituées aux campagnes politiques en période de répression. Au congrès islamique de Jérusalem, en 1931, le leader vieux-destourien Taalbi adhérait pour son pays au serment de reconstituer la nation arabe une et indivisible et, en 1951, le chef du néo-destour apportait la voix de la Tunisie au congrès des peuples musulmans de Karachi.

Beaucoup de néo-destouriens sont agnostiques et inspirés par les idéaux laïcs de l'occident : ceux-ci ne cherchent en orient qu'un appui et dans l'islam qu'un instrument de solidarité. Mais cette solidarité, ils la font jouer à fond, ne craignant pas d'enfourcher au besoin le fanatisme religieux : témoins les incidents de 1933 au sujet de l'inhumation de musulmans naturalisés français, considérés comme apostats, prétexte largement utilisé par les deux destours pour entretenir l'agitation. Cependant, dans les rivalités internes du parti, la contradiction de conscience éclate : nous voyons alors le vieux-destour s'allier à la Grande Mosquée contre le néo.

Dans la tendance néo-destourienne, le nationalisme tunisien apparaît davantage comme un rameau du mouvement universel d'émancipation des peuples dominés. Pourtant, s'il reçoit un surcroît de force de ce mouvement qui l'enveloppe, c'est bien en lui-même qu'il puise son dynamisme. Le destour est né en Tunisie d'éléments proprement tunisiens. Les grands ancêtres : Bechir Sfar, Bach Hamba, Taalbi, Zaouch, premiers Tunisiens formés à la culture occidentale, ont exprimé, dès 1906, un sentiment exclusivement tunisien de réaction contre un asservissement, de défense d'un patrimoine national, et aussi de progrès moderniste : ils étaient les émules du mouvement jeune-turc.

Ce premier mouvement, réprimé et refoulé, ressurgit en 1920, sous la forme d'un parti organisé : le parti constitutionaliste tunisien, ou « destour ». Visant à l'émancipation du peuple tunisien, il alliait l'idéal démocratique au nationalisme. Mais, bientôt, la double tendance qu'il reflétait le faisait éclater : en 1933, les jeunes, les plus modernistes et démocrates, fondaient le néo-destour ; tandis que l'ancien parti, devenu vieux-destour, conservait les traditionalistes, ceux dont les yeux étaient tournés vers l'islam oriental et qui entendaient les appels de l'apôtre du réveil islamique : Chekib Arslan.

Les deux destours se rejoignent dans leur but suprême : l'indépendance de la Tunisie. Tous deux admettent plus ou moins des étapes, dont la première serait la restauration d'un Etat tunisien personnalisé dans le cadre d'un protectorat élargi. Ils diffèrent par la tendance conservatrice de l'un et sociale de l'autre et, surtout, par les positions tactiques qu'ils adoptent et qui varient en fonction des rivalités de leurs leaders. On a souvent reproché au néo-destour son double visage : occidental et démocrate devant les occidentaux, islamique et xénophobe lorsqu'il s'adresse à ses troupes. Les doctrinaires du parti sont pourtant sincères dans leur amour du cartésianisme. Mais, parti populaire, ils doivent parler au peuple sa langue passionnelle, au risque d'être entraînés hors des bords mitoyens qu'imaginent ces hommes de deux civilisations.

Le vieux-destour, lui, n'a qu'un seul jeu : il rejette l'occident. Il ne sollicite aucun appui chez les infidèles et rêve de s'incorporer à un empire islamique. Ses partisans, dont la plupart descendent des familles qui ont servi la domination turque, ne sont ni démocrates, ni patriotes, au sens européen de ces mots : ce sont des musulmans radicaux.

Le néo-destour, plus actif que son aîné, plus souple aussi, et s'adressant aux foules, a largement distancé le parti rival. Possédant un réseau de cellules locales disciplinées et actives, il tient pratiquement sous son emprise, par sympathie ou par crainte, toute la bourgeoisie commerçante des villes et mord sur les campagnes. Les syndicats tunisiens, à part quelques maigres éléments inféodés à la fédération d'obédience communiste ou à celle d'obédience socialiste, sont solidement rattachés au néo-destour et pratiquent un syndicalisme dont l'article premier est l'action nationale. Ce parti est ainsi devenu l'élément déterminant de l'opinion publique ; outre ses militants nombreux, ses troupes de choc recrutées dans la plèbe, il est généralement suivi par la jeunesse estudiantine et la nouvelle élite intellectuelle.

Le destour n'est pourtant pas tout le nationalisme tunisien ; celui-ci présente une gamme de formes nuancées, depuis l'exaltation xénophobe, l'intransigeance hautaine, jusqu'à l'opportunisme, la passivité ou même la collaboration loyale avec le protecteur. Mais, à part quelques renégats, on peut dire que tous les Tunisiens sont nationalistes, si l'on entend par là qu'ils souhaitent voir leur pays accéder à la dignité de nation indépendante, ou tout au moins de nation maîtresse de son gouvernement.

Cette unanimité des aspirations nationales, nous l'avons vue se concrétiser autour de Moncef Bey, lorsque celui-ci a été banni par les autorités alliées. Elle se disperse et se regroupe, comme un ballet, selon que la musique est violons ou cuivres ; les étoiles font leur numéro sur le devant et la troupe, dans le fond obscur du décor, trépigne et fait mine de s'élancer.

Les récents événements qui se sont déroulés en Tunisie ont mis en évidence l'influence profonde exercée par le néo-destour et son chef Bourguiba. C'est lui qui a imposé au Bey et à son gouvernement la ligne de conduite qu'il devait adopter après la rupture des conversations amicales de Paris : c'est-à-dire le recours à l'O. N. U. Des manifestations, tournant à l'émeute, ont attiré l'attention mondiale sur les revendications tunisiennes, et la mise en résidence surveillée du leader a encore mieux servi son plan, en suscitant une agitation généralisée dans tout le pays.

Cette mesure d'éloignement n'a nullement libéré les responsables tunisiens de l'emprise de Bourguiba. Si bien que les paroles conciliantes prononcées par le président du conseil français, qui étaient de nature à satisfaire les aspirations tunisiennes et à provoquer un heureux choc psychologique, n'ont rencontré qu'un faible écho dans ces milieux. Il semble que des conversations amicales franco-tunisiennes ne pourront être reprises qu'avec la libération et l'accord de Bourguiba. Du reste, ce dernier envisage favorablement une entente directe pour l'établissement du régime d'autonomie interne, premier objectif du néo-destour.

Les Français et leurs œuvres

Il était fatal que le flux européen se déversât en Tunisie, comme plus tard au Maroc. La conquête de l'Algérie avait été une anticipation accidentelle ; cinquante ans plus tard, l'Europe était en pleine fièvre d'expansion ; elle fusait de toutes parts vers les terres dites vierges. La Tunisie était au carrefour de cette migration et deux courants principaux ont convergé sur elle : l'italien et le français. La mainmise politique de la France sur l'État tunisien et la colonisation française n'ont pas arrêté le flot italien. Si bien que l'acte politique français a bénéficié à l'expansion européenne ; il s'inscrit dans le grand livre de la poussée coloniale de l'Europe.

Le flot européen a trouvé sur place un élément ethnique qui s'est mêlé immédiatement à lui : les juifs. Ceux-ci, juifs de la première diaspora, Berbères judaïsés, juifs réimportés d'Europe, attendaient la civilisation occidentale un peu comme le messie : ils l'ont bue avec avidité. Intelligents et studieux, ils ont vite formé une copieuse élite intellectuelle moderne, mieux armée que l'élite musulmane, concurrente de l'élite latine.

La plus large part de cette élite Israélite est devenue française par naturalisation. De citoyenneté française ou demeurée sujette du Bey, on peut dire que la population juive appartient à la minorité européenne, par ses modes de vie, ses sentiments et ses tendances. Cependant, par le contact étroit qu'elle a conservé avec les musulmans, possédant leur langue et leur psychologie, par l'accoutumance séculaire de ces deux éléments ethniques, la colonie juive joue avec profit un rôle d'intermédiaire entre Européens et Tunisiens, un rôle de trait .d'union entre occident et orient. Ce rôle a été visible au cours des dernières négociations entre le gouvernement tunisien et le gouvernement français.

La colonie italienne, qui avait déjà un pied dans la régence avant 1881, se développa à grande allure dans les vingt premières années du protectorat. Elle comptait 50 000 âmes en 1900, 100 000 en 1936. Les premiers immigrants italiens allèrent à la terre : ouvriers, métayers, devenant, par un labeur acharné, petits propriétaires. Puis ils fournirent les ouvriers qualifiés et les agents de maîtrise nécessaires à la modernisation de l'économie tunisienne.

La colonie italienne transposa dans la régence sa vie sicilienne et, de basse condition sociale, se mélangea peu à la colonie française ; elle se désagrégea partiellement au profit de celle-ci par le jeu de la naturalisation. Le refoulement des classes italiennes possédantes, au lendemain de la dernière guerre, l'a privée de son élite, et l'application des lois françaises sur la nationalité par naissance la dissout progressivement; elle ne compte plus que 85 000 âmes et presque tous ses enfants naissent français. Des autres colonies européennes, assez maigres, il faut détacher les Maltais, proches cousins des Italiens, qui, eux aussi, se fondent peu à peu dans la colonie française.

Dans la ruée européenne, la colonie française se présente comme une colonie de concentration, aujourd'hui triomphante avec ses 160000 âmes. Sans doute n'est-elle française de souche que dans une faible proportion : une statistique de 1 936 accusait déjà un tiers de Français par naturalisation ; si Ton tient compte des descendants de naturalisés et des mariages mixtes, on peut estimer qu'un quart des Français seulement peut se réclamer d'une pure ascendance française. Mais toute cette colonie s'est unifiée dans le moule de la citoyenneté française, qui lui vaut une position prééminente dans le pays. Cette position, jointe à son isolement de la mère patrie et au zèle des néophytes français, lui confère un caractère fier, dynamique, et aussi une hyper-sensibilité patriotique.

Cette société française, malgré ses origines diverses, forme un tout politiquement cohérent. Les groupements régionaux ne constituent pas de petites chapelles, sauf peut-être pour le groupe corse, qui, par son nombre et sa solidarité, constitue le noyau de résistance de la minorité française. Les grands partis politiques de la métropole y comptent peu de militants ; ce qui explique le succès de la formule « rassemblement français » qui détient aujourd'hui la majorité. Dans sa majeure partie, les 15 000 juifs mis à part, elle est catholique et pratiquante.

La religion n'a pas créé de lien communautaire entre Italiens, Maltais et Français. Pourtant toutes ces colonies et la population israélite se présentent comme une entité unique face à la population musulmane. Dans la fresque humaine de la Tunisie, ce groupe de 350 000 occidentaux se détache de la masse des trois millions et demi de porteurs de chéchia, comme une élite se détache du peuple dans un pays ethniquement homogène. C'est que cette minorité tient, dans la vie intellectuelle et active de la Régence, une place au moins égale à celle tenue par les musulmans, et qu'elle est intégrée au pays.

Elle est une communauté européenne et tunisienne ; pour la plupart, la Tunisie est le pays natal : pour les juifs d'abord, aux yeux desquels la France, malgré son large accueil, et la Palestine, restaurée dans sa fonction de patrie juive, demeure encore un peu étrangère ; pour les Italiens, les Maltais, immigrés sans esprit de retour, ayant perdu toute attache avec leur souche (ceux que nous avons expulsés vivent chez eux en étrangers) ; pour une grande partie des Français venus de France, enracinés ici pour eux et leur descendance. Les cimetières attachent autant que les domaines et les entreprises.

Ce peuplement européen ne vit pas isolé, comme jadis au temps du ghetto et du quartier franc. Il s'est incrusté dans les veines du pays, dans les campagnes et dans les villes. Et pourtant, bien que son activité le tienne en contact permanent avec le peuple indigène, il est resté en marge de la population-tunisienne, par ses modes de vie, ses réflexes psychologiques. Ou, plutôt, la société européenne surplombe la société tunisienne. Les Français ne se sont-ils pas qualifiés de «prépondérants », expression qui vise leur domination politique, mais caractérise l'ensemble de leur comportement. Servis par les lois modernes du protectorat, tous les membres de la colonie européenne dominent, à des degrés divers, par leur valeur, par leurs capacités, par leur activité. Ils constituent ainsi une élite dirigeante, dans tous les domaines, plus étoffée et mieux assise que la nouvelle élite instruite issue des rangs musulmans.

La Tunisie moderne est leur œuvre et ils ont une haute conscience de leur rôle. Ils voient bien que sur plusieurs centaines d'ingénieurs il n'en est que trois ou quatre tunisiens ; que leurs médecins ou leurs administrateurs sont plus réputés que les tunisiens ; que les indigènes n'arrivent même pas à fournir le quart des agents de maîtrise et ouvriers qualifiés des entreprises modernes. Ce sentiment de supériorité, la colonie française ne le tire pas tant de l'autorité politique qu'elle détient que de la connaissance de sa propre valeur et de l'œuvre qu'elle a accomplie.

L'œuvre française en Tunisie s'est poursuivie sur deux plans parallèles : celui de l'État et celui des entreprises privées.

L'Etat tunisien était une pauvre bicoque : pas de services publics, car dans une principauté barbaresque il n'était pas question de servir l'administré, mais d'en vivre. Les Français en ont fait un établissement des plus perfectionnés. Ils ont codifié les coutumes confuses, ont apporté les institutions juridiques les plus modernes (comme le régime foncier de l'immatriculation) ; établi une administration financière régulière et prospère ; ils ont créé des services publics spécialisés : travaux publics, agriculture, commerce et industrie, enseignement, santé publique, affaires sociales...

Mais, ce faisant, ils ont en quelque sorte colonisé l'Etat tunisien ; car, devant l'incapacité des autochtones à fournir des cadres, même subalternes, à ces établissements modernes et techniques, ils ont apporté eux-mêmes le personnel administratif et accaparé la fonction publique. Les grandes directions de l'Etat tunisien, tenues de haut en bas par des fonctionnaires français, placées sous la dépendance de la résidence générale et reliées aux ministères techniques français, pratiquèrent une administration autoritaire et, bien que procédant en principe au nom de la souveraineté locale, devinrent une autorité propre. De l'ancien gouvernement tunisien n'avaient subsisté que des ministres fantoches, personnages de Cour tenus dans l'ignorance de la marche des affaires publiques, perdant même le contact avec ce qui restait des institutions traditionnelles : corps des caïds et des cheikhs, habous, corporations..., institutions desséchées, ne conservant quelque vie que par le filet de sève que voulaient bien leur accorder les Français en les utilisant.

Ainsi, le gouvernement tunisien avait été confisqué par une administration d'essence française, menant une action réformatrice. Cette action se traduisit non seulement par une discipline de la vie économique et sociale, mais par l'équipement rapide du pays en services publics modernes : ports, chemins de fer, routes, bâtiments publics, hydrauliques, postes et télégraphes, tribunaux, police, hôpitaux, établissements scientifiques, écoles, etc.. Cette sèche énumération évoque des milliers de kilomètres de moyens 4e communication, des milliers de lits d'hôpitaux, des centaines de milliers d'enfants scolarisés et toute une infrastructure d'Etat moderne qu'il serait superflu de détailler. La réalisation la plus récente réside dans les grands barrages de la vallée de la Medjerdah, qui assureront l'électrification et l'irrigation de cette vallée et l'alimentation en eau des grandes villes, œuvre entièrement conçue, menée et financée par les Français.

Cet équipement n'a pas été au seul profit des Français. Si les ports, routes, chemins de fer ont été construits pour permettre aux colons, industriels et commerçants européens d'exploiter les richesses du pays, la population autochtone en a tiré la plus large part de bénéfices, directement et indirectement. D'autre part, une large partie de cet équipement a été destinée aux Tunisiens : par exemple, la presque totalité de l'équipement scolaire et de l'équipement sanitaire. Et tous ces investissements n'ont été possibles que grâce au large concours du Trésor français.

L'œuvre française en Tunisie a été aussi considérable dans le secteur privé, car la colonisation de l'État tunisien n'était pas une fin en soi ; elle était le corollaire d'une colonisation humaine et économique. Les richesses minières ont été mises à jour et exploitées par des compagnies européennes, les terres en friches ont été mises en valeur par des milliers de pionniers français et italiens, des industries de toutes sortes ont été fondées par les Français, ainsi que les grands établissements bancaires et commerciaux qui permettent à l'économie d'un pays de prendre toute son ampleur.

Cette œuvre privée n'a pas seulement permis à des Français ou Européens de s'enrichir ; les sources de richesses ainsi créées ont répandu leurs eaux sur les masses autochtones (ouvriers, petit commerce, etc., en ont reçu leur part) et sur l'État lui-même, dont les ressources sont gagées sur les activités privées françaises, dans une proportion que l'on peut évaluer à 50%. Elle a été surtout éducatrice au premier chef ; il n'est qu'à voir la fièvre de défrichement et de plantation qui s'est emparée des fellahs tunisiens au contact des colons français pour juger de ses heureuses répercussions.

Ayant accompli cette œuvre, les Français de Tunisie estiment posséder un droit sur le pays : d'abord, le droit de continuer à diriger les affaires de l'État, puisque leur direction s'est avérée si efficace et que les Tunisiens ne sont pas encore en mesure d'assurer une gestion aussi correcte - ce qui est l'exacte vérité. En second lieu, le droit à la sécurité dans leurs entreprises privées, sécurité qui ne peut être garantie à leurs yeux que par le maintien d'une autorité française sur les organes de l'État. Allant plus loin, ils prétendent que leur œuvre leur a acquis un droit de cosouveraineté dans la régence, cosouveraineté qu'ils exercent, en fait, dans les assemblées et dans l'administration.

Bref, les Français ont construit en Tunisie, de leurs mains, avec leur argent et leurs matériaux, un État et une économie modernes, et ils refusent d'accepter la situation définie par le code civil de celui qui a bâti sur le terrain d'autrui. Tandis que les Tunisiens, qui ont regardé en badauds monter l'édifice, qui n'y ont contribué qu'en manœuvres, maintenant que l'immeuble est confortable, non contents d'y avoir leur place, en réclament la propriété.

Les traités et la souveraineté

Le traité du Bardo, du 12 mai 1881, fortifiait la frontière orientale de l'Algérie, en autorisant l'armée française à occuper le glacis tunisien ; il plaçait la Tunisie hors du jeu des intrigues internationales, en assujettissant la souveraineté interne de l'Etat tunisien ; mais il ne conférait à la France aucun droit dans les affaires intérieures, hormis celui d'assurer la sécurité.

Dans le cadre de cette convention diplomatique, il semblait que la Tunis ie dût conserver l'autonomie de son gouvernement intérieur. Les Français auraient eu la latitude d'établir des entreprises dans le pays, sous le bénéfice du régime capitulaire établi antérieurement et sous la protection de leur armée. Sous cette forme première, la régence eût été un satellite autonome de la France africaine.

La convention de La Marsa, du 8 juin 1 883, motivée en partie par les embarras financiers de l'État tunisien, plaçait celui-ci sous la tutelle administrative de la République française : « afin de faciliter au gouvernement français l'accomplissement de son protectorat, S. A. le Bey s'engage à procéder aux réformes administratives, judiciaires et financières que le gouvernement français jugera utiles ».

On ne saurait contester sérieusement le bien-fondé de cette convention ; l'émotion causée par l'intervention militaire était calmée et le Bey n'aurait pas aliéné l'indépendance dont il jouissait encore dans les affaires intérieures s'il n'avait éprouvé un pressant besoin d'argent pour renflouer le Trésor public, et s'il n'avait eu également en vue les avantages que procurer ait à son pays la modernisation de ses institutions.

Du reste, cet engagement ne paraissait pas devoir entraîner une main mise directe des Français sur l'administration tunisienne, puisque le parlement français avait refusé de ratifier un premier projet de convention, du 30 octobre 1882, aux termes duquel le gouvernement français était «autorisé à exercer en Tunisie les attributions administratives et judiciaires qu'il jugerait utiles ». En refusant d'accepter l'administration directe de la Tunisie, le parlement français marquait les limites du protectorat : la souveraineté tunisienne devait sans doute être placée sous tutelle, mais elle conservait son identité, son intégrité, son unité ; c'est elle qui devait agir, sous l'impulsion française.

En fait, la politique des résidents généraux de la République française tira de la convention de La Marsa une véritable délégation de tous les pouvoirs. Le législatif et l'exécutif demeurèrent bien branchés sur le sceau beylical, symbole de la souveraineté, mais seul le courant français y circula. Par l'institution d'un contrôle complet, à tous les échelons, par la création de nombreuses administrations confiées à des fonctionnaires français, par la confiscation de toute initiative, on aboutit en pratique à un système d'administration directe.

En outre, la colonie française fut appelée à prendre elle-même une part du pouvoir efficient, dans les affaires intérieures, lorsque furent créés des organismes représentatifs (chambres économiques, assemblée budgétaire), où elle posséda d'abord la prépondérance, pour voir ensuite cristalliser sa position dans une parité ou bipartisme, qui paraissait sous-entendre une sorte de cosouveraineté. Cette confusion apparente de souveraineté fit même naître cette étrange doctrine de la territorialité française en Tunisie en matière de nationalité.

Cependant quelques institutions nouvelles s'étaient établies sur une base conventionnelle : ainsi l'organisation financière, les P.T.T. et surtout la justice française, qui tire ses pouvoirs de textes antérieurs à la convention de La Marsa et est devenue, avec l'accord des puissances européennes, l'héritière des juridictions capitulaires. Ces organismes reposent sur une assise indépendante du protectorat et des déductions tirées de l'article premier de la convention de La Marsa.

Certains ont cherché à justifier en droit la cosouveraineté de fait ainsi établie : ils estiment que celle-ci est fondée sur une interprétation des traités du protectorat donnée par les actes accomplis pour son exécution. Par ces « actes subséquents », homologués par le sceau beylical, tacitement acceptés par les grandes puissances, le protectorat serait devenu une cosouveraineté. Malheureusement pour cette thèse, on ne saurait affirmer que le Bey ait volontairement aliéné une partie de sa souveraineté en scellant des décrets ou en laissant s'accomplir certains actes de cosouveraineté, puisque aussi bien il était obligé une fois pour toutes, par l'article premier de la convention de La Marsa, de consentir à tout ce qui lui était proposé.

Tous les textes qui ont accordé à la colonie française de Tunisie une participation de fait dans les organismes de l'État tunisien ne peuvent être interprétés qu'à la lumière du traité originel. Or celui-ci, on l'a vu, ne laisse supposer aucune intention de délégation de souveraineté, de par la volonté même du parlement français. S'il n'y a pas eu délégation au gouvernement français, à fortiori il ne peut y avoir délégation à la colonie française. Du reste, dans un ouvrage de base sur « l'État tunisien et le protectorat français », publié en 1931 sous le haut patronage du résident général, qui reflète donc la thèse officielle française, il est dit nettement que les restrictions apportées à l'indépendance de la Tunisie affectent « l'exercice et non la jouissance des droits souverains ».

La théorie du protectorat est à vrai dire flottante et imprécise ; les juristes, en mal de classification, ont dû distinguer : protectorat colonial, fort proche de l'annexion; protectorat de droit international, sorte d'allégeance laissant subsister l'identité de l'État protégé. Le protectorat tunisien est sans nul doute de cette dernière catégorie et, si l'ingérence a été poussée jusqu'à l'administration directe et h la participation des citoyens français au fonctionnement de l'État, cette ingérence de fait ne peut avoir fait naître un droit sur l'essence même de la souveraineté.

Cette ingérence pratique, qui procède d'un pouvoir extérieur à l'État tunisien, a du reste varié dans le temps. Le protectorat évolue, et pas toujours dans le même sens. Un acte récent, consenti librement et bilatéralement cette fois, apporte une véritable novation à la convention de La Marsa : la déclaration du 1 7 août 1950, par laquelle S. A. le Bey et le résident général, dépositaire des pouvoirs de la République française, faisaient connaître qu'ils s'étaient mis d'accord pour négocier des réformes successives devant amener la Tunisie à son autonomie interne.

Dans ce texte, il était fait référence à trois premières réformes institutionnelles annoncées par le résident général dans un discours du 23 juin, lequel spécifiait en outre que l'évolution devait s'accomplir dans le cadre des traités et dans l'ordre. Mais le but convenu ouvrait la porte à d'autres réformes ultérieures, et le principe admis de la négociation restituait au Bey un pouvoir d'initiative, qu'il avait cessé d'exercer en fait, mais dont il n'avait pas été dépossédé par les termes de la convention de La Marsa. Par ce nouvel acte, le dialogue était substitué à la réforme dictée, et ce dialogue se proposait une réorganisation institutionnelle restituant à la Tunisie l'exercice de sa souveraineté interne.

Un premier train de réformes, négocié dans ce cadre, parut le 8 février 1 951 . Elles tendaient, d'une part, à affirmer la personnalité du gouvernement tunisien, en donnant aux ministres tunisiens une autorité réelle et en allégeant le contrôle de leurs actes, et, d'autre part, à élargir l'emploi des Tunisiens dans les fonctions publiques. Mais les textes arrêtés s'abstenaient de se prononcer sur le caractère national tunisien du gouvernement et de la fonction publique, et cette même question de principe paralysait les négociations engagées pour l'organisation d'un régime communal. Ils laissaient planer l'équivoque d'une cosouveraineté, d'un droit politique des Français dans la fonction publique, sur le gouvernement et dans le régime représentatif communal.

Autant pour vider cette équivoque que pour assurer aux revendications des nationalistes tunisiens l'appui du peuple dans un cadre légitime, le Bey prit à son tour l'initiative de proposer une réforme fondamentale. Par son discours du trône du 15 mai 1951, il annonça son désir d'octroyer à son peuple un régime parlementaire et délégua son premier ministre aux fins de recueillir l'accord du gouvernement français.

Le mémorandum remis par les ministres tunisiens au gouvernement de la République le 31 octobre 1951, se référant au but stipulé par l'acte du 17 août 1950 (l'autonomie interne) et faisant état du principe de l'unité et de l'intégrité de la souveraineté tunisienne, demandait l'achèvement de la réforme gouvernementale par la constitution d'un conseil des ministres entièrement tunisien, la mise au point du statut de la fonction publique en reconnaissant son caractère national tunisien, et, comme couronnement, l'institution d'une assemblée parlementaire tunisienne devant laquelle le gouvernement serait responsable.

L'occasion de cette dernière réforme était offerte par les circonstances ; en effet, l'organisme représentatif en fonctions, le grand conseil à pouvoirs budgétaires, voyait son mandat expirer le 9 novembre. Le gouvernement français se trouvait donc en présence non seulement d'une affirmation de la souveraineté tunisienne exclusive, mais aussi pour la première fois devant la question constitutionnelle tunisienne.

Lorsqu'en 1705 l'agha des janissaires, Hussein ben Ali, s'était emparé du pouvoir et avait fondé la dynastie beylicale, il avait simplement pris la suite d'un gouverneur turc. Officier ottoman devenu roi, il avait tout naturellement conservé à l'État tunisien sa structure de gouvernement colonial turc. La famille husseïnite a maintenu cette tradition jusqu'à l'établissement du protectorat français : monarchie despotique, extérieure au peuple, jouissant d'une centralisation ancienne, que ne contrecarrait aucun pouvoir féodal.

Cependant, faisant écho aux révolutions nationales et constitutionnelles qui secouaient l'Europe au milieu du XIXe siècle et sur les conseils pressants du consul de France, Mahmoud Bey promulguait en 1857 un pacte fondamental, sorte de proclamation des droits de l'homme, et son successeur Sadok Bey, en 1861, octroyait à son peuple une constitution (en arabe : destour). Cet instrument, plus bourgeois que démocratique, eût été propre à fonder un régime libéral et moderne, si le peuple pour lequel il avait été écrit et les dirigeants qui devaient l'appliquer eussent été en mesure de le lire et en humeur de le comprendre. Ceux-ci le vouèrent aux gémonies, et nul Danton ne se leva des rangs de la bourgeoisie ; la constitution fut suspendue en 1864.

Le protectorat français recouvrit donc une principauté coloniale, à pouvoirs despotiques, ce qui facilitait son action réformatrice et son œuvre de mise en valeur. La monarchie absolue tunisienne était seulement tempérée par le républicanisme des Français qui en tenaient les leviers de commande. L'esprit démocratique s'insinua d'abord dans la colonie française, qui obtint de faire entendre sa voix dans les conseils de l'État, puis chez les Tunisiens, auxquels on ne put refuser au moins la parité dans ces conseils.

Ce furent, en effet, les colons français qui revendiquèrent les premiers l'octroi des libertés publiques : de la presse, d'association, de réunion, droit de suffrage - libertés qui furent ensuite et progressivement étendues aux Tunisiens, jusqu'à en arriver à la parité. Ce sont les socialistes qui ouvrirent la voie au syndicalisme et au suffrage universel. Par la logique des choses, les ^Tunisiens en sont venus à considérer que ces libertés devaient être inscrites dans le cadre de leur souveraineté, et par conséquent faire l'objet d'une constitution. Ils veulent le rétablissement et le rajeunissement de la charte constitutionnelle de 1861 - le destour - et ce nom adopté par le mouvement nationaliste tunisien suffit à démontrer qu'il ne sépare pas l'idéal d'indépendance de celui de la démocratie.

A vrai dire, les nationalistes musulmans se réclament de la démocratie parce que la remise des pouvoirs entre les mains du peuple constituerait un moyen des plus efficaces pour la conquête de l'indépendance. Pour beaucoup, démocratie signifie seulement le droit pour un peuple d'être commandé par les siens ; ils ne méconnaissent pas le vieil atavisme de passivité de la population ; c'est à une démocratie bourgeoise et autoritaire qu'ils songent. Cependant l'idéal républicain est ancien dans le monde berbère et l'idée sociale, semée par l'occident, y trouve un terrain favorable.

La revendication d'une constitution parlementaire reste donc, avant tout, un moyen d'action nationaliste en vue de l'indépendance et de l'affirmation de la souveraineté tunisienne. Une telle constitution entraînerait pourtant des conséquences à l'égard de la dynastie ; celle-ci perdrait son absolutisme traditionnel, mais pourrait encore jouer un rôle arbitral entre les partis, et nous voyons bien en Orient que le pouvoir régalien conserve sa force en régime parlementaire. La succession au trône, réglée depuis un siècle et demi sur le principe de la primogeniture en ligne collatérale, pourrait être remise en question par un parlement, qui serait vite tenté de s'arroger des pouvoirs constitutionnels.

Une constitution parlementaire aurait surtout pour résultat d'affranchir l'État tunisien du protectorat interne. Ne deviendrait-il pas malaisé, en effet, d'user du droit de réformes, que la République française tient de la convention de La Marsa, à l'égard d'une assemblée souveraine élue ? On ne voit pas non plus comment pourrait se chevaucher le contrôle parlement taire de l'État tunisien et le contrôle de la puissance protectrice. Quelque moyen qu'on puisse imaginer pour concilier l'exercice de la démocratie tunisienne et les obligations du protectorat, aucun de ces moyens ne pourrait tenir contre une volonté populaire qui aurait désormais un pouvoir légal.

Enfin, l'institution d'un régime parlementaire en Tunisie oblige à résoudre la question des droits politiques des Français établis en ce pays, qu'ils «exerçaient jusqu'ici grâce à une équivoque, et indirectement à poser celle de la garantie de leurs intérêts. Dans un État parlementaire, où le représentatif est l'émanation de la souveraineté populaire, où l'exécutif est responsable devant le parlement, les Français de Tunisie apparaissent comme des étrangers ; ils ne peuvent plus exercer de pouvoirs par la fiction d'une délégation officieuse de l'État protecteur ; or c'est de l'exercice de ces pouvoirs qu'ils tiraient la garantie de leurs intérêts.

L'initiative beylicale et le mémorandum tunisien, en demandant la mise en place immédiate d'institutions basées sur le principe de l'unité de la souveraineté tunisienne, faisaient donc apparaître crûment la précarité de la position de la colonie française dans un régime d'autonomie interne. Le gouvernement français, qui avait envisagé de mettre fin progressivement au régime d'administration directe, se voyait brusquement dépassé dans ses intentions par les conséquences logiques que le gouvernement tunisien entendait tirer de la promesse d'autonomie interne. On s'apercevait de l'incompatibilité d'une telle autonomie et du régime de protectorat, tel qu'il avait été conçu jusqu'ici, sous la forme d'une tutelle active, avec participation de la colonie française au fonctionnement de l'État.

Pour résoudre cette incompatibilité juridique et assurer à la colonie française la garantie de ses intérêts, deux voies nouvelles sont offertes :
- l'une serait l'adhésion de la Tunisie à l'Union française, en qualité d'État associé ; mais l'opinion tunisienne a témoigné jusqu'ici de quelque répugnance à entrer dans ce système fédéral, malgré tous les avantage» qu'elle en retirerait ; les Français de Tunisie eux-mêmes n'y tiennent guère, en raison de l'autonomie qu'acquerrait ipso facto l'État tunisien ;
- l'autre consisterait en la conclusion d'une convention spéciale, réglant la condition particulière des Français dans l'État tunisien et les rapports économiques, culturels, sociaux, entre cet État et la République française ; toutes choses qui n'ont pas été prévues par la convention de La Marsa, dont le seul but était de doter la Tunisie d'institutions modernes, but atteint ; la nouvelle convention consacrerait les résultats acquis et assurer ait la continuité du système juridique dans lequel vit la communauté française et européenne.

Les ministres tunisiens proposaient d'entrer dans cette dernière voie et de consentir des garanties précises à la colonie française. Mais le gouvernement français s'est refusé à accomplir un saut et, dans sa réponse au mémorandum tunisien, du 15 décembre 1951, s'en est tenu à la politique traditionnelle d'évolution sur la base des errements antérieurs. S'abstenant soigneusement de pononcer le mot de « souveraineté » et de rappeler celui d' « autonomie interne », faisant état de l'apport fructueux de la France à la prospérité tunisienne, affirmant la pérennité des liens unissant les deux pays, réclamant enfin pour sa colonie le droit de représentation dans les assemblées de l'État tunisien, la République française a voulu marquer son souci de prolonger son protectorat dans une construction évolutive tenant compte des réalités établies plus que de la logique juridique.

La réponse française du 15 décembre fut consi4érée par les Tunisiens comme une fin de non-recevoir. Il leur parut que, sous la pression de la colonie française, le gouvernement français revenait sur sa promesse de les faire accéder à l'autonomie, et surtout mettait comme condition à l'institution d'une assemblée représentative la participation des Français de Tunisie. L'équivoque de la cosouveraineté continuait à planer sur les rapports franco-tunisiens.

Aussi, sous l'influence de Bourguiba, le gouvernement tunisien décida-t-il d'en appeler aux bons offices de l'O. N. U. La requête tunisienne n'était sans doute pas recevable en la forme ; mais l'opinion mondiale était officiellement attirée sur le différend ; l'agitation de la rue, les émeutes, le sang versé rendaient urgent de le résoudre.

Tout en réprimant le désordre, le gouvernement français fît amende honorable et vida la note du 15 décembre de ce qu'elle contenait d'équivoque. Dans sa déclaration du 22 janvier, le président du conseil reconnaissait solennellement l'unité de la souveraineté tunisienne, souhaitant seulement que les Français de Tunisie fussent invités par le Bey et son peuple à collaborer aux institution du pays ; et il confirmait la promesse de conduire la Tunisie à son autonomie interne.

Il est à présumer que des négociations ne tarderont pas à reprendre, sur la base d'une souveraineté tunisienne unique, pour l'institution d'une constitution parlementaire. La réforme communale y sera jointe. L'étape la plus substantielle de l'autonomie interne sera ainsi atteinte. Quant à la participation des Français aux institutions politiques tunisiennes, elle peut être envisagée, soit sous une forme communautaire (le souverain offrant à la communauté française un certain nombre de places dans ces institutions), soit sous la forme plus intime de l'octroi aux Français de la citoyenneté tunisienne (sans leur faire perdre leur état et leur citoyenneté de Français).

Cette dernière formule paraît la plus fructueuse pour le maintien de la présence et de l'influence françaises en ce pays. De toute manière, tôt ou tard, il faudra bien tirer les conséquences logiques et juridiques de l'évolution du protectorat, c'est-à-dire réviser les traités de base, qui ne sont plus en concordance avec les faits qu'ils ont favorisés, mais qu'ils ne sanctionnent pas.

Perspectives

Le problème tunisien se présente comme ces miroirs à facettes dans lesquels on lit l'avenir : chacun ne voit qu'une facette à la fois et y découvre l'avenir auquel il songe. Chaque facette offre une solution à l'une des données du problème et, lorsqu'on prend quelque hauteur pour avoir une vue d'ensemble, on n'a plus devant les yeux qu'un miroitement indécis.

Le colon, ne voyant que sa terre et les dociles paysans qui l'entourent, croira qu'il suffit de faire preuve d'autorité pour assurer l'ordre et le bonheur à tous. Le fonctionnaire français, excellent mécanicien de la mécanique administrative, criera au casse-cou si l'on confie sa machine à des mains inexpertes. Ils ont raison. Mais la jeunesse tunisiennes instruite proclame son droit aux fonctions publiques et le patriote s'insurge d'être sous la domination politique d'une minorité étrangère ; le musulman aspire à se libérer des mains infidèles. Ils ont aussi raison.

Le sociologue s'inquiète de voir s'aigrir les relations entre deux éléments ethniques que l'Histoire a placés côte à côte et dont la coopération est fructueuse. Il pense qu'il faut satisfaire ce que les aspirations tunisiennes ont de juste et de raisonnable, afin de stériliser au plus tôt les ferments mauvais que la querelle actuelle infuse dans le cerveau des enfants et qui risque raient de lever demain en une moisson de haine.

Le juriste, sondant les textes et n'y trouvant pas la justification de la position acquise par les Français résidant dans le pays, recherche des formules permettant aux uns de se gouverner, aux autres de conserver leur climat juridique. Il souhaiterait qu'on révise le contrat initial, qu'on le complète. Il proposera une double citoyenneté, pour que les résidents européens participent à la vie politique locale ; il ébauchera un système confédéral harmonisant dans l'équité les rapports des nations européennes et africaines.

Le diplomate, considérant que les difficultés actuelles peuvent avoir pour cause immédiate la collusion du Bey et du destour, serait tenté de chercher à dissocier ces alliés du jour, pour maintenir un statu quo, aimé des hommes d'État. S'il porte sa vue plus au fond, il comprendra que la nouvelle élite tunisienne, avec ses racines populaires, est devenue le souverain virtuel du pays ; que le conflit est celui de deux élites, l'une en place, l'autre montante. Il s'efforcera alors d'arbitrer.

D'autre part, le problème tunisien ne peut être isolé des tumultes impériaux de notre époque, de cette nouvelle « question d'orient », qui s'est déplacée sur la rive sud de la Méditerranée, où s'affrontent les idéaux de jeunes peuples atteints de la fièvre d'indépendance et les visées de deux blocs d'idéologie qui se partagent le monde.

La Tunisie est dans l'enceinte défensive de l'occident libéral ; mais elle est aussi une de ces terres propices au développement d'un nationalisme colonial insatisfait, infection primaire ouvrant la voie au communisme. Sa santé n'intéresse pas seulement la France, mais toute la coalition atlantique.

Enfin, dans l'édifice du Maghreb, dont tous les éléments sont clavetés, bien que taillés sur des modes différents, on ne peut faire bouger la pierre d'angle tunisienne sans risquer de compromettre l'équilibre de l'ensemble. La solution du problème tunisien doit donc s'inscrire dans une architecture globale de l'Afrique du Nord.

Source :
De Montety Henri. Les Italiens en Tunisie.
In: Politique étrangère N°1 - 1952 - 17e année pp. 447-466.
doi : 10.3406/polit.1952.2691
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polit_0032-342X_1952_num_17_1_2691

  1. Histoire de la Tunisie contemporaine, de Jean-François MARTIN
  2. L'émigration des français de Tunisie, de Maurice WOLKOWITSCH
  3. Les Italiens en Tunisie, de Henri DE MONTETY
  4. Le recensement de 1906 en Algérie et en Tunisie, de Augustin BERNARD
  5. Les données du problème tunisien, de Henri DE MONTETY
  6. Evolution et comportement démographiques des Juifs de Tunisie sous le protectorat français (1881-1956), de Jacques TAIEB
  7. Juifs du Maghreb : onomastique et langue, une composante berbère ?, de Jacques TAIEB
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