Le légendaire Eugène Matteo d'Armenia

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Le généalogiste qui parvient à atteindre le XVIe siècle à Malte peut être amené à découvrir un certain Eugène Matteo d'Arménie. Sa biographie, mentionnée sur plusieurs sites et dans quelques ouvrages, ferait sans nul doute la fierté de ses éventuels descendants. Il faut dire que le portrait est flatteur si l’on ne s’attarde pas trop sur l’incohérence de certaines dates :

Eugène Matteo Pietro d'Arménie : fils illégitime du roi Jacques II de Chypre. Le prince Eugène Matteo d'Arménie également appelé Pietro Matteo d'Arménie né en 1466 et tué 1536 dans un combat naval contre les Turcs, roi titulaire de Chypre, de Jérusalem, d'Arménie, prince titulaire d'Antioche, Tripoli et Galilée (r. 1474-1536). Il a voyagé à Padoue, en Sicile, puis à Malte où il s'installe et épouse une héritière sicilienne Donna Paola Mazzara en 1508. Nommé baron de Baccari (Tal-Baqqar) en 1508, Pietro d'Arménie reçoit en fief le jardin de Baccari avec ses terres (Girghenti et l'étang de S. Giorgio), mais n'a jamais été investi officiellement ayant été tué dans une bataille navale avec le Maures dans la mer de la côte de Barbarie. Il a été capitaine d'un navire appartenant à Giovanni di Nava mais a également eu son propre navire.

Son héritier James Antonio (dit Blasio) d'Arménie lui a succédé et est devenu le second Baron di Baccari et a été nommé Barone di Benuwarred par le Grand Maître de Malte en 1514. Il a épousé Dona Isabella di Avello. Blasio d'Arménie est mort en 1558.

Afin de vérifier ces allégations, consultons l'ouvrage de référence pour cette période : Nouvelles preuves de l'histoire de Chypre sous le règne des princes de la maison de Lusignan, par Louis de Mas Latrie (1873), par chance disponible en ligne. A partir de cet ouvrage nous pouvons dresser un portrait sommaire du fils illégitime du roi Jacques II qui a effectivement pour prénom Eugène :

Eugène d'Arménie : né vers 1469, emprisonné à Venise en 1476 puis au château de Padoue en 1478. Le 30 mai 1502, le doge de Venise, Léonard Lorédano, à la suite d'une délibération arrêtée au Conseil des Dix (1) et sur la plainte des enfants du roi de Chypre, autorise le capitaine de Padoue André Venier et ses successeurs à laisser sortir les princes deux ou trois fois par semaine au plus et sous bonne garde du château où ils sont détenus, à la condition qu'ils ne dépasseront pas les barrières de la ville et qu'ils coucheront tous les soirs au château. A Padoue, le 23 octobre 1502, Eugène et Jean de Lusignan, enfants de feu le roi de Chypre, s'excusent dans une lettre auprès du Conseil des Dix d'avoir osé demander des couvertures de soie. Cette réclamation n'était pas faite dans l'intérêt de leur propre personne mais bien pour honorer le Conseil; si elle a paru déplacée, ils en demandent pardon, et prient le Conseil de leur accorder de simples couvertures de toile ou de bure. Le 24 octobre 1502 Louis de Candie, l'un des gardiens des enfants, rédige une lettre dénonçant au Conseil des Dix les relations suspectes que parait avoir son compagnon Marc Marchesin avec les princes, et les désordres que cela engendre dans leur vie. Le 4 janvier 1503 lettre d'Eugène et de Jean de Lusignan aux chefs du Conseil des Dix, se plaignant d'être misérablement traités par leurs gardiens et priant le Conseil de leur accorder quelques subsides pour racheter les vêtements qu'ils ont été réduits à mettre en gage. Le 31 mars 1513 Eugène s'évade de l'arsenal de Venise avec son frère. Le 30 juillet 1518 Marc Minio écrit au Conseil des Dix qu'un certain Agostino del Sol, banni de Venise, est récemment arrivé à Rome; qu'il est parvenu à gagner la confiance de Jean de Lusignan, l'un des fils du feu roi de Chypre, enfuis depuis peu de Venise. Il a appris ainsi qu'Eugène de Lusignan, résidant à Vienne, auprès de l'empereur, espérait voir se conclure prochainement une alliance entre l'Empire, l'Espagne et l'Angleterre, et qu'à la faveur de cette ligue, il comptait pouvoir aller à Chypre. Agostino del Sol propose de se rendre sur place pour empoisonner Eugène. En juillet 1520 Le Pape accorde une pension aux deux frères : "Dilectis filiis Andree Belanti et sociis pecuniarum aluminum Sancte Cruciate depositariis. Sub indignationis nostre pena mandamus quatenus de dictis pecuniis solvatis illustribus dominis Eugenio et lohanni, filiis regis Cipri, ducatos septuaginta de bononenis 72 pro ducato, videlicet provisionem ordinariam per nos eis dari solitam, etc. Datum Rome apud Sanctum Petrum, die. (sic) Januarii M. D. XX." Il meurt accidentellement à Venise en 1536 (voir Généalogie des rois de Chypre de la famille de Lusignan, Mas-Latrie, 1881).

D'autres personnages portant le nom d'Armenia sont mentionnés dans deux ouvrages consacrés à Malte : Slavery in the Islands of Malta and Gozo ca. 1000 - 1812 de Godfrey Wettinger (2002) à la page 8 et Malta illustrata accresciuta dal Cte G.A. Ciantar, par Giovanni Francesco Abela (1780), page 454. Nous pouvons ainsi dresser un portrait assez complet d'un certain Pietro d'Armenia, Baron de Baccari :

Pietro d'Arménie : En 1468 il est capitaine d'un vaisseau amenant du blé de Sicile à Malte. Deux ans plus tard il apparaît dans les registres de Rhodes comme étant le capitaine d'une galère maltaise appartenant à Joannes (Giovanni) De Nava. Le 11 octobre le grand maître de l'Ordre de Saint-Jean Battista d'Ursino lui donne un sauf-conduit. En 1494 il a une activité de corsaire et de commerce avec la Cyrénaïque. Le 12 décembre 1495 il possède un quart d'une caravelle. La moitié du navire a été vendue par Lorencius di Falczono à Marco Felu, un maltais habitant Syracuse, le quart restant est possédé par Jackinus Caruana. En 1496 il paie la rançon d'un maltais captif des Maures et a des difficultés à se faire rembourser par l'ex-captif et ses proches. Il a donné procuration à Salvus Fauczuni pour récupérer la somme, ne pouvant pas s'arrêter à Malte car appelé à des affaires importantes par le roi. Il s'agit probablement de la rébellion de Djerba contre les dirigeants Hafsides. Le 20 mars 1496 le vice-roi de Sicile déclare que Pietro d'Arménie l'a informé par courrier et de vive voix que les habitants de Djerba ont hissé le drapeau du roi d'Espagne (qui dirigeait aussi la Sicile), Pietro d'Arménie lui a personnellement remis les clefs de la ville. La même année, de retour à Malte il persuade cinq autres vaisseaux de l'accompagner à Djerba dans une expédition financée à ses frais, puis remboursée plus tard par l'administration royale. En 1508 Pietro obtient comme fief la vigne et le jardin de Baccari avec ses terres (Girghenti et l'étang de Saint-George) pour ses mérites et services par le roi Ferdinand. En 1508 il meurt à bord de son navire en combattant les Maures.

Giovanni Francesco Abela mentionne également son fils Antonio, dont nous retrouvons la trace sur les relevés du site geneanum.com (en faisant abstraction des observations qui reprennent la légende d'Eugène Mattéo) :

Antonio d'Arménie : Le 14 juin 1508 il reçoit le fief de Baccari avec ses terres (Girghenti et l'étang de S. Giorgio) par le roi Ferdinand, son père étant décédé. Le 22 janvier 1514 Le fief de Benuarrat lui est accordé par le roi Ferdinand en reconnaissance ("recompensam") pour sa loyauté dans les batailles navales en Afrique contre les "perfides Maures". Le 30 août 1518 son titre de Viceportulano des îles de Malte et Gozo est confirmé par la reine Giovanna et l'empereur Charles à Saragosse. A une date inconnue il épouse Lorenza Vassallo. Le 3 janvier 1524 les époux vendent à Andrea Xara fils de feu Bartolomeo un jardin dit le Gorghenti. Le 6 mars 1527 L'empereur Charles Quint écrit une lettre de recommandation personnelle pour Antonio au comte de Montebelone, vice-roi de Sicile, en référence aux actes héroïques de son père Pietro : "Y a deueys informado de les Buenos, y muchos servicios, que el quondam Pedro de Armenia natural de la Isla de Malta hizo con su persona, y ropa, al Catolico Rey Don Hernando mi Senor, y Aguelo de gloriosa memoria, y de como ultimadamente murio’ peleando con los moros en defension de nuestra Santa Feè Catolica, por donde es mucha razon mirar por sus hyos, y beneficiarlos, &c". Il décède en 1549, l'inventaire après décès a lieu le 20 août.

Qu'en est-il de Matteo d'Arménie ? Wettinger et Abela le mentionnent également. Il était corsaire, (Wettinger, page 9), mais on ne sait pas s'il était le frère ou le fils de Pietro : "Matteo d’Armenia, che non sappiamo se fosse fratello, o’ figliuolo di Pietro" (Abela, page 455).

Que peut-on conclure de cette étude ? Que pour établir un lien entre Malte et un roi de Chypre, "on" a fusionné involontairement ou à dessein la biographie de trois personnes. Eugène Matteo Pietro d'Arménie est repris par plusieurs sites internet ou livres, et certains "descendants" le font figurer dans leur arbre généalogique. Répétons-le encore une fois : une erreur répétée plusieurs fois ne devient pas une vérité, mieux vaut vérifier attentivement les sources.

Voilà un début d'arbre de descendance :

1 Pietro d'Arménie, corsaire (? - 1508)

1.1 Antonio d'Arménie (? - 1549) x Lorenza Vassallo
1.1.1 Leone d'Arménie (Frère Dominicain)
1.1.2 Luca d'Arménie (? - 11/10/1579), héros du Grand Siège et auteur du poème "O Melita Infelix"
1.1.3 Paola d'Arménie x 1553 Paolo Bellia
1.1.4 Agnese d'Arménie

1.2 Béatrice d'Arménie x Vito Vagnolo
1.2.1 Béatrice d'Arménie x Leonardo Savona
1.2.2 Filipo d'Arménie x Paolina ?
1.2.3 Giovanni d'Arménie x ? De Federico

1.3 Caterina d'Arménie x 1492 Andrea Xara

PS : Vous-vous demandez peut-être d'où vient le prénom Blasio, qui serait le deuxième prénom d'Antonio d'Arménie ? Et bien nous aussi ! Il y a un bien eu un Blasio d'Arménie, marié à Isabella di Avello. Le problème est que la légende le dit décédé en 1558, alors qu'Antonio est décédé en 1549... Il s'agit donc encore une fois de deux personnes distinctes.

Notes
  1. Le Conseil des Dix – en italien, Consiglio dei Dieci, souvent désigné comme les Dix – fut, de 1310 à la chute de la république en 1797, un des principaux organes, comité exécutif et judiciaire, du gouvernement de la République de Venise, dont le rôle était de veiller à la sûreté de l'État.

Publié avec l’aimable autorisation de Loïck PORTELLI


  1. Les patronymes maltais, de Joëlle PAWELCZYK
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