La population de Malte au XVIIe siècle, reflet d’une modernité

de

(extraits)

 

INTRODUCTION

Entre 1590 (date du premier grand décompte réalisé par l’Ordre) et la fin du XVIIe siècle, la population de l’archipel maltais crut de manière spectaculaire. Cet accroissement inédit était le reflet d’une modernité nouvelle de Malte, sous l’influence de l’Ordre.

Celui-ci avait en effet donné à son fief une sécurité matérielle inconnue jusqu’alors, grâce aux fortifications qui protégeaient l’archipel des incursions corsaires musulmanes auxquelles il avait été soumis à l’époque médiévale, et également grâce au développement de la course et du commerce. Dans le même temps, l’Ordre, conformément à son devoir d’hospitalité et de charité publique, dotait l’archipel d’une Infirmerie performante et assurait à la population une protection sanitaire efficace. Cette nouvelle modernité économique et sanitaire de l’archipel maltais expliquait et favorisait alors une croissance démographique sans précédent, liée d’une part à une amélioration des conditions de vie par un approvisionnement accru du marché insulaire et une meilleure assistance aux pauvres et aux malades, et d’autre part à une immigration importante d’actifs à qui l’Ordre offrait des emplois dans le domaine maritime.

 

UNE CROISSANCE DÉMOGRAPHIQUE SANS PRÉCÉDENT

1 - La population insulaire au XVIIe siècle

Avant la fin du XVIe siècle, nous ne disposons que de rares informations quant à la population de l’archipel maltais. Selon un décompte des feux réalisé par l’Ordre peu après son installation, en 1535, le nombre d’habitants s’élevait à 28.500 âmes, dont 6.500 environ à Gozo et 22.000 à Malte. Par la suite, aucun dénombrement ne fut effectué avant celui de 1590, que l’Ordre effectua afin d’attester de la croissance démographique de son archipel et de réclamer en conséquence une augmentation de la quantité de céréales importées de Sicile.

Cette année-là, le nombre d’habitants fut estimé à 28.864 personnes, dont 1.864 seulement à Gozo. Il est vrai que la population de Gozo, qui se montait à environ 5.000 personnes en 1551, avait été presque entièrement razziée par les Barbaresques cette année-là et que le repeuplement de la petite île avait été progressif durant toute la seconde moitié du siècle.

L’année 1590 coïncide également avec le commencement à Malte des visites ad limina, effectuées en moyenne tous les quatre ans et qui dressent régulièrement un décompte des âmes du diocèse. Pour le XVIIe siècle, les dénombrements sont plus nombreux et permettent d’avoir une idée précise de l’évolution démographique de Malte. Le graphique 1 a été dressé à partir des recensements effectués par l’Ordre et des estimations de la population maltaise et gozitaine établies au cours des visites ad limina, qui donnent chacun un chiffre précis de la population.

Graphique 1 : La population de l’archipel maltais au XVIIe siècle (1590-1681)
La population de l’archipel maltais au XVIIe siècle (1590-1681)

Source : ASV, Congregazione del Concilio, Relationes Diœcesium 514A et AOM 6421, ff°75r.-80r.

S’élevant à un peu moins de 30.000 âmes, la population de l’archipel en 1590 n’apparaît guère supérieure à celle de 1535. Elle diminue même sensiblement entre 1590 et 1595, s’effondrant à 21.102 personnes, per la fame et peste et partiti da detto diocese sono mancate numero sette milia settecento sessanta doi anime, soit une perte de 7.762 personnes.

La grande disette de 1590-91, suivie de l’épidémie de peste des années 1592-93 et vraisemblablement de multiples départs des insulaires à destination de la Sicile, a en effet occasionné la disparition de presque un tiers (26,9%) de la population de l’archipel. Cependant, après une fin de XVIe siècle difficile, la croissance démographique se révèle régulière durant tout le siècle suivant, à l’exception du grand creux de 1676, consécutif à la seconde grave épidémie de peste que connut Malte en 1675-1676.

Les visites ad limina et les recensements de l’Ordre se font l’écho de cette progression sans précédent du nombre d’habitants.  Celui-ci passe en effet de 21.102 en 1595 à 32.000 environ en 1608 ; il se stabilise ensuite autour de 42.000 habitants pendant presque un demi-siècle (41.087 en 1614, 43.798 en 1617, 42.433 en 1638 et 42.000 environ en 1648-53) avant de s’élever à 45.000 environ en 1662.

Après cette date, nous sommes confrontés à la dépopulation forte de la peste de 1675, qui coûta la vie à 11.000 personnes dans l’archipel, dont 9.000 environ dans le port : le status animarum de 1676 comptabilisa en effet 36.000 habitants environ, soit presque autant qu’au tout début du siècle ! Mais grâce à l’accroissement démographique et à une immigration toujours forte, en 1681, l’archipel maltais est peuplé d’environ 48.900 habitants. 

Ainsi, exception faite des accidents de 1591-93 et de 1675-76, la population maltaise a été multipliée par 2,3 en un peu moins d’un siècle. Au cœur de cette croissance démographique, le milieu portuaire est en pleine expansion. Le tableau 1 témoigne du fort accroissement de La Valette et des Trois-Cités, dont le nombre d’habitants passa de 11.591 en 1590 à 22.143 en 1687.

Le doublement de la population portuaire peut sembler assez ordinaire, étant donné que celle de l’archipel fut elle-même multipliée par 2,3 en moins d’un siècle. Précisons toutefois que ce doublement concerne uniquement l’espace proprement dit du « Grand Port », c’est-à-dire les quatre villes de La Valette, Vittoriosa, Senglea et Bormula. Or, au cours du XVIIe siècle, le port de Malte s’était étendu en superficie, avec d’abord la construction souhaitée par le Grand Maître de Paule en 1626, de la cité de Paola, située non loin de Bormula et ensuite par l’édification d’un rempart voisin de La Valette, la Floriana, entre 1636-1645.

En outre, la part de la population portuaire par rapport à celle de l’archipel ne cessa de grandir en un siècle : représentant 39,9% des habitants en 1590 (soit 11.591 personnes sur 29.000 insulaires environ), elle s’éleva à 45,1% dans les années 1680 (soit 22 143 personnes en 1687 sur une population qui se montait à 48.900 âmes en 1681). La moitié des habitants de l’archipel se concentrait donc dans le Grand Port et dans sa périurbanisation  (Floriana).

Ces nouveaux espaces périurbains permirent en effet de désengorger le Grand Port. Le graphique 2 reflète l’augmentation générale du nombre d’habitants, jusqu’en 1632 où elle atteignit le pic, jugé crucial par l’Ordre, de 21.991 personnes ; après cette date, la population décrut fortement et tomba à moins de 20.000 âmes en 1645.

Durant toute la décennie 1635-1645 en effet, Paola et surtout Floriana abritèrent les nouveaux arrivants et même plusieurs habitants que le Grand Port ne pouvait plus contenir.

Tableau 1 : L’évolution de la population portuaire (1590-1687)
 1590161416171632164516581687
La Valette 6 132 10 810 11 251 11 601 10 637 12 169 13 089
Vittoriosa 2 568 3 118 3 378 3 363 3 200 3 692 2 750
Senglea 1 603 2 709 3 019 4 049 3 243 3 730 3 371
Bormula 1288 1 396 1 543 2 778 1 810 2 662 2 933
TOTAL PORT 11 591 18 033 19 191 21 991 18 390 22 253 22 143

Le désengorgement de La Valette et des Trois-Cités se révéla toutefois de courte durée et en 1658, le Grand Port groupait 22.253 habitants et dépassait le seuil de population de 1632. Confronté au problème, l’Ordre défendit formellement en 1666 à tout immigré de s’installer désormais à La Valette et dans les Trois-Cités. La conséquence de cette décision se lit dans la stagnation de la population : en trente ans, de 1658 à 1687, le nombre d’habitants demeura identique, exception faite évidemment du creux consécutif à la peste de 1675-76, qui fut très vite comblé, ce qui attestait bien de l’indéniable dynamisme démographique de l’espace portuaire.

Graphique 2 : La population du Grand Port (1590-1687)
La population du Grand Port (1590-1687)

Une telle croissance démographique ne résultait pas seulement d’une augmentation des naissances ou d’une amélioration des conditions de vie. De nombreux immigrés se sont installés à Malte à partir de la fin du XVIe siècle, et durant tout le XVIIe siècle, contribuant à accroître la population portuaire.

2 - Immigration et essor démographique 

Le nombre de nouveaux venus dans le Grand Port ne cessa de s’accroître entre la fin du XVIe siècle et la fin du XVIIe siècle. Attirés par les divers débouchés offerts par les activités maritimes et portuaires (course, commerce, artisanat...), des immigrés catholiques de toutes origines n’hésitaient guère à s’établir à Malte pour y tenter fortune et faire souche. Précisons que seuls les catholiques étaient autorisés à vivre librement à Malte : tous les autres étrangers (juifs, musulmans, protestants, orthodoxes...) n’avaient pas droit de cité et ne séjournaient que temporairement à Malte.

Grâce à une étude exhaustive des Archives paroissiales des quatre cités portuaires, et des mariages entre étrangers et insulaires, nous pouvons donner une estimation inédite du nombre d’immigrés à Malte au cours du XVIIe siècle. Le tableau ci-dessous recense l’ensemble des mariages célébrés dans le Grand Port entre 1575 et 1670, entre Maltais du lieu, Maltais de l’intérieur de l’île (ou Gozitains) et étrangers.

Le nombre de mariages, et donc d’installations d’étrangers à Malte, va croissant durant tout le XVIIe siècle : passant de 659 entre 1575 et 1610 à 2 486 à la fin du XVIIe siècle, il est multiplié par 3,8, alors qu’à la même époque, le nombre total de mariages dans le port n’a été multiplié que par 2,7.

Tableau 2 : Les mariages dans le Grand Port (1575-1670)
MARIAGES1575-16101610-16401640-1670
Maltais du port 1 638 2 333 3423
Etrangers 659 1 762 2486
Ruraux 153 481 633
TOTAL 2 450 4 576 6 542

Sources : ACM, AP La Valette, Porto Salvo,
Liber Matrimoniorum, Vol. I, II, III, IV ; ACM, AP La Valette, Saint-Paul,
Liber Matrimoniorum, Vol. I, II, III ; ACM, AP Vittoriosa, Liber I Baptizatorum, matrimoniorum, mortuorumque,
Liber Matrimoniorum, II ; ACM, AP Senglea, Liber Matrimoniorum, Vol ; ACM, AP Cospicua,
Liber I Baptizatorum, matrimoniorum, confirmatorum et mortuorum, Liber II Matrimoniorum.

Mais ce n’est pas tant l’augmentation du nombre de leurs mariages qui reflète la pénétration toujours plus forte du Grand Port par les étrangers, puisque la population maltaise avait fortement cru, et par voie de conséquence, le nombre de mariages également : c’est plutôt l’accroissement régulier de la part des étrangers dans la population portuaire qui témoigne de leur présence de plus en plus prégnante. Avec 659 mariages sur 2 450, les étrangers représentaient à la fin du XVIe siècle 26,9% des mariages et donc, à peu près, des habitants ; cette proportion s’éleva fortement jusqu’à 38,5% au milieu du siècle suivant, avec 1 762 mariages sur un total de 4 576, et demeura stable dans les années 1640-1670 (2 486 mariages sur un total de 6 542, soit une proportion de 38%).

Ainsi, au XVIIe siècle, plus du tiers des habitants de confession catholique du port de Malte était d’origine étrangère. Si l’on reporte cette proportion à la population laïque portuaire (exception faite donc des membres de l’Ordre et des esclaves), nous obtenons une moyenne séculaire de 7.000 étrangers nouvellement installés pour 11.000 Maltais environ.

Tableau 3 : Estimation du nombre d’étrangers dans le Grand Port
 16171632164516581687
Population portuaire 16 100 18 481 14 890 18 753 18 343
Etrangers (estimation) 6 000 7 000 5 600 7 100 7 000

L’essor spectaculaire de la population entre la fin du XVIe et la fin du XVIIe siècle s’expliquait donc à la fois par un accroissement naturel qui caractérise l’ensemble de l’archipel (allongement de la durée de la vie, amélioration des conditions d’existence...) et par une immigration forte qui se concentre presque exclusivement dans l’espace portuaire. À ce phénomène, nous trouvons plusieurs raisons, dont chacune est liée au rôle de l’Ordre : par leur rôle dans la guerre de course, puis dans le commerce, qui assurent à Malte une modernité économique, les chevaliers ont favorisé une ouverture nouvelle de l’île et un développement dont les conséquences se lisent dans la population et la société insulaires. En outre, tenus par leur devoir d’assistance, les Hospitaliers ont œuvré à la mise en place d’un contrôle sanitaire nouveau destiné à la limitation des épidémies, par prise en charge des éléments riches et pauvres de la société.

Source :
Cahiers de la Méditerranée n°68

Publié avec l’aimable autorisation de Anne BROGINI


  1. La vie économique à Malte au 18ème siècle, de Aurore VERIÉ
  2. Les étrangers à Malte (fin XVIe-XVIIe siècles), de Anne BROGINI
  3. La langue maltaise, un carrefour linguistique, de Martine VANHOVE
  4. Les Juifs à Malte, de Aurore VERIÉ
  5. Les Français d’Algérie de 1830 à aujourd’hui (extraits), de Jeannine VERDES-LEROUX
  6. L'émigration des Maltais en Algérie au XIXème siècle (extraits), de Marc DONATO
  7. Malte dans "Un hiver en Egypte" (extraits), de Eugène POITOU
  8. Les Maltais en Tunisie à la Veille du Protectorat (extraits), de Andrea L. SMITH
  9. La population de Malte au XVIIe siècle, reflet d’une modernité (extraits), de Anne BROGINI
  10. La peur de la Révolution française à Malte, de Frans CIAPPARA
  11. Le Siège de Malte par Napoléon Bonaparte (extraits)
  12. Malte, frontière de chrétienté (1530-1670), de Anne BROGINI
  13. L’esclavage au quotidien à Malte au xvie siècle, de Anne BROGINI
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